Cervantes s'arrêta un moment, vida d'un trait la coupe que Pardaillan venait de remplir, et reprit:
—L'infant don Carlos fut mystérieusement écarté des affaires du gouvernement et de la cour. Il était préférable, d'ailleurs, qu'il en fût ainsi, car, chaque fois que le roi et l'infant se trouvaient face à face, c'était, de part et d'autre, le même regard sanglant où se lisaient des pensées de meurtre, le même déchaînement de passions furieuses qui menaçait de les précipiter l'un contre l'autre, la dague au poing. Et les choses marchèrent ainsi durant des mois, durant des années, lorsqu'un jour, comme un coup de tonnerre, éclata cette nouvelle: l'infant est arrêté, jugé, condamné à mort...
—Il y eut réellement jugement?
—Oui! Trois hommes se trouvèrent qui, se faisant les instruments de basse vengeance du père, osèrent condamner le fils à mort: le cardinal Espinosa, grand inquisiteur; Ruy Gomez de Sylva, prince d'Eboli, et le licencié Birviesca, membre du conseil privé.
—Sous quel prétexte?
—Connivence avec les ennemis de l'État, machinations dans les Flandres, voilà ce qui fut proclamé bien haut. La vérité, autrement terrible, la voici: l'infant Carlos avait une nuée d'espions à ses trousses. La reine n'était pas moins surveillée, et, cependant, les deux amoureux, que la passion du roi avait séparés, trouvèrent moyen de se rencontrer et de se témoigner leur amour. Où?... Comment? Ce sont là des miracles qu'un amour ardent et sincère parvient à réaliser sans qu'on puisse les expliquer. Tant il y a que don Carlos était devenu l'amant de la reine, que la reine allait être mère et que l'enfant qu'elle attendait avait pour père l'amant et non l'époux. Commirent-ils quelque imprudence à ce moment-là?... Furent-ils trahis par quelque comparse?... Nul n'a jamais su... Toujours est-il qu'un jour la reine avisa son amant que le roi, pris de soupçons, la faisait mystérieusement conduire dans un couvent. Elle voyait dans la soudaine et imprévue décision de son royal époux une menace pour la vie de l'enfant à venir. Don Carlos prit aussitôt ses dispositions pour sauver son enfant, et, lorsque les émissaires du roi se présentèrent pour se saisir du petit prince qui venait de naître, il avait disparu... Le lendemain, l'infant était arrêté.
—Pauvre diable! murmura Pardaillan apitoyé.
—L'infant fut jugé et condamné, comme je vous ai dit. Mais ce procès n'était qu'une comédie destinée à masquer le drame qui se déroulait dans l'ombre. Et ce drame dépassait en horreur tout ce que l'imagination peut concevoir. Le roi, dans son orgueil, ne pouvait pas croire qu'il eût été bafoué à ce point... Il doutait encore et cependant il voulait savoir... et pour savoir il ne recula pas devant la question.
—La question?... à son fils?... il a osé!...
—Oui, cette chose hideuse, inimaginable: un père faisant torturer son enfant. Voyez-vous ce cachot sombre, dont les murailles épaisses étouffent les plaintes du patient. Sur le chevalet, la victime est étendue. A ses côtés, le bourreau fait placidement chauffer ses fers, dispose ses instruments de torture. Et, en face, le roi, seul témoin... juge et bourreau tout à la fois... Et, tandis que les membres se brisent sous les coups du maillet, tandis que les chairs grésillent sous la morsure des tenailles rougies, l'infâme père, penché sur la victime pantelante, répète d'une voix qui n'a plus rien d'humain: