Donc, Pardaillan avait roulé à terre dans son manteau. Il se redressa lentement. Sa manie étant passée, sans doute, il enleva ce manteau, le plia proprement, et, comme il n'y avait pas de siège, il s'assit dessus et s'appuya au mur. Il jeta autour de lui un regard qui n'était plus ce regard si vif d'autrefois, mais où ne luisait plus cette lueur de folie qu'on y voyait l'instant d'avant. Il vit près de lui un pain entier et une cruche pleine d'eau.
Ceci fait supposer que le supplice avait duré un jour, deux jours peut-être, puisqu'on avait renouvelé ses provisions sans qu'il s'en fût aperçu. Il prit le pain sec et dur et le dévora presque en entier. De même, il vida aux trois quarts la cruche.
Ce maigre repas lui rendit un peu de forces. Les forces amenèrent une nouvelle amélioration dans son état mental. Il eut plus nettement conscience de sa situation. Il s'accota au mur le plus commodément qu'il put et se remit à regarder attentivement autour de lui, avec ce regard étonné d'un homme qui ne reconnaît pas les lieux où il se trouve.
A ce moment, à son côté gauche, il perçut un bruit sec, semblable à un ressort qui se détend. Il y regarda. Une lame large comme une main, longue de près de deux pieds, tranchante comme un rasoir, pointue comme une aiguille, ressemblant assez exactement à une faux, venait de surgir de la muraille, là, à son côté, à la hauteur du sein. Le tranchant, placé horizontalement et tourné de son côté, l'avait frôlé en passant; quelques lignes de plus à droite, et c'en était fait de lui: la lame le perçait de part en part.
Le Pardaillan au coeur de diamant qu'il était, il y avait quelques jours à peine, eût considéré cette dangereuse apparition avec étonnement, peut-être—et encore, n'est-ce pas bien sûr—en tout cas, sans manifester le moindre émoi. Hélas! ce Pardaillan n'était plus. Les intolérables tortures qu'il endurait depuis bientôt deux semaines, quelque drogue infernale qu'on avait réussi à lui faire absorber, avaient fait de lui une loque humaine. Il n'était peut-être pas tout à fait fou, il était bien près de le devenir.
De l'homme fort, sain, vigoureux qu'il était, la faim, la soif, les abominables supplices qu'on lui infligeait avaient fait de lui un être faible, sans énergie, sans volonté. Et ceci n'était rien. Ce qui était le plus affreux, c'est que la drogue, l'horrible drogue, non contente de dévorer cette intelligence si lumineuse qui était la sienne, de l'aventurier hardi, entreprenant, intrépide et vaillant, avait fait un être pusillanime qu'un rien effarouchait et qui ressemblait à un poltron. Pardaillan le brave; finissant dans la peau d'un lâche!... Quel triomphe pour Fausta!
En voyant cette faux qui l'avait frôlé de si près que c'était un miracle qu'elle ne l'eût pas transpercé, le nouveau Pardaillan fut secoué d'un tremblement nerveux; il tremble, sans songer à s'écarter. Au même instant, du côté opposé, il perçut le même bruit, précurseur d'une apparition nouvelle, et il se replia, se tassa, avec une expression de terreur indicible, et un hurlement, long, lugubre, pareil à celui d'un chien hurlant à la mort, jaillit de ses lèvres crispées. Une nouvelle lame venait de jaillir à son côté droit; et, comme la première, il s'en fallait d'un fil qu'elle ne l'eût atteint.
Un inappréciable instant, il resta ainsi, entre ces deux tranchants qui débordaient des deux côtés de sa poitrine, pareils aux deux branches énormes de quelque fantastique et menaçante cisaille prête à se refermer et à le broyer. Et, aussitôt, juste au-dessus de sa tête. Une troisième faux parut, dont le tranchant placé dans le sens vertical paraissait vouloir le couper en deux, de haut en bas.
Par quel miracle cette troisième faux l'avait-elle manqué de quelques lignes? L'ancien Pardaillan n'eût pas manqué de se poser cette question dès la première apparition.
Le nouveau Pardaillan se contenta de hurler plus fort, et, en même temps, plus plaintivement. Seulement, cette fois, guidé sans doute par l'instinct de la conservation, il s'écarta précipitamment de l'infernale muraille. Et les deux faux horizontales l'enserraient si étroitement que, dans le mouvement qu'il fit, il taillada son pourpoint. Il eut pourtant cette suprême chance de ne pas déchirer ses chairs en même temps.