—Je vous écoute, madame, fit avec déférence le Torero. Il me semble que la vie me paraîtrait terne, insupportable, si vous ne deviez plus l'éclairer de votre radieuse présence.

Ceci était dit avec cette galanterie outrée particulière à l'époque en général, et plus spécialement au tempérament, extrême en tout, de l'Espagnol. Néanmoins, Fausta crut démêler un accent de sincérité indéniable dans la manière dont furent prononcées ces paroles.

Elle reprit avec force:

—Vous êtes pauvre, sans nom, isolé, incapable d'entreprendre quoi que ce soit de grand, malgré votre popularité, parce que votre obscurité et surtout votre naissance douteuse viendraient se briser contre des préjugés de caste, plus puissants dans ce pays que partout ailleurs. Si vous avez du génie, vous êtes condamné quand même à végéter, obscur et inconnu: votre naissance vous interdit d'aspirer aux honneurs, aux emplois publics. Ce que je vous dis là est-il vrai?

—Très vrai, madame. Mais je ne désire ni la gloire ni les honneurs. Mon obscurité ne me pèse pas, et, quant à la pauvreté, elle m'est légère. Au reste, vous savez peut-être que, si je voulais accepter tous les dons que les nobles amateurs de corridas jettent dans l'arène à mon intention, je pourrais être riche.

—Je sais, dit gravement Fausta. On dit de vous: brave comme le Torero. On dit aussi: généreux comme le Torero. Cependant, maintenant que vous savez que vous êtes issu de sang royal, vous ne pouvez continuer l'humble et obscure existence qui fut la vôtre jusqu'à ce jour.

—Pourquoi, madame? fit naïvement le Torero. Cette existence a son charme, et je ne vois pas pourquoi je la changerais.

Fausta eut un imperceptible froncement de sourcils. Ces paroles dénotaient un manque d'ambition qui contrariait ses projets.

—Vous oubliez, dit-elle simplement, qu'il ne vous est pas permis de vivre, même obscur, pauvre, ignoré, dénué de biens et d'ambition. Vous oubliez que demain, quand vous paraîtrez dans l'arène, vous serez misérablement assassiné, et que rien, rien ne pourra vous sauver... si je vous abandonne.

Le Torero eut un sourire de défi.