Le docteur John Bowle, dans ses annotations sur le _Don Quichotte, _rapporte une loi d'Hoëlius le Bon, roi de Galles, promulguée en 998, qui défend de tuer des corbeaux sur le champ d'autrui. De cette défense, mêlée à la croyance populaire qu'Artus fut changé en corbeau, a pu naître l'autre croyance que les Anglais s'abstenaient de tuer ces oiseaux dans la crainte de frapper leur ancien roi. [91] L'ordre de la _Table-Ronde, _fondé par Artus, se composait de vingt-quatre chevaliers et du roi président. On y admettait les étrangers : Roland en fut membre, ainsi que d'autres _pairs de France. Le conteur don Diégo de Véra, qui recueillait dans son livre (Epitome de los imperios) _toutes les fables populaires, rapporte que, lors du mariage de Philippe II avec la reine Marie, on montrait encore, à Hunscrit, la _table ronde _fabriquée par Merlin ; qu'elle se composait de vingt-cinq compartiments, teintés en blanc et en vert, lesquels se terminaient en pointe au milieu, et allaient s'élargissant jusqu'à la circonférence, et que dans chaque division étaient écrits le nom du chevalier et celui du roi. L'un de ces compartiments, appelé _place de Judas, _ou _siége périlleux, _restait toujours vide. [92] Le romance entier est dans le _Cancionero, _p. 242 de l'édition d'Anvers. _Lancelot du Lac _fut originairement écrit par Arnault Daniel, poëte provençal. [93] Renaud de Montauban devint empereur de Trébisonde ; Bernard del Carpio, roi d'Irlande ; Palmerin d'Olive, empereur de Constantinople ; Tirant le Blanc, césar de l'empire de Grèce, etc. [94] « Tirant le Blanc n'invoquait aucun saint, mais seulement le nom de Carmésine ; et, quand on lui demandait pourquoi il n'invoquait pas aussi le nom de quelque saint, il répondait : « Celui qui sert plusieurs ne sert personne. » (Livre III, chap. XXVIII.) [95] Ainsi, lorsque Tristan de Léonais se précipite d'une tour dans la mer, il se recommande à l'amie Iseult et à son doux Rédempteur. [96] L'article 31 des statuts de l'ordre de l'Écharpe _(la Banda) était ainsi conçu : « Qu'aucun chevalier de l'Écharpe ne soit sans servir quelque dame, non pour la déshonorer, mais pour lui faire la cour et pour l'épouser. Et quand elle sortira, qu'il l'accompagne à pied ou à cheval, tenant à la main son bonnet, et faisant la révérence avec le genou. » [97] Don Quichotte veut parler sans doute de la princesse Briolange, choisie par Amadis pour son frère Galaor. « Il s'éprit tellement d'elle, et elle lui parut si bien, que, quoiqu'il eût vu et traité beaucoup de femmes, comme cette histoire le raconte, jamais son coeur ne fut octroyé en amour véritable à aucune autre qu'à cette belle reine. » (Amadis, lib. IV, cap. CXXI). [98] Nessun la muova ! Que star non possa con Orlando a prova. (Ariosto, _canto XXIV, oct. 57.) [99] On donnait alors dans le peuple le nom de _cachopin _ou _gachupin _à l'Espagnol qui émigrait aux Grandes-Indes par pauvreté ou vagabondage. [100] Chrysostome étant mort _désespéré, _comme disent les Espagnols, c'est-à-dire par un suicide, son enterrement se fait sans aucune cérémonie religieuse. Ainsi il est encore vêtu en berger, et ne porte point la _mortaja, habit religieux qui sert de linceul à tous les morts. [101] Les stances de ce chant (canción) se composent de seize vers de onze syllabes (endecasilabos), _dont les rimes sont disposées d'une façon singulière, inusitée jusqu'à Cervantès, et qu'on n'a pas imitée depuis. Dans cet arrangement, le pénultième vers, ne trouvant point de consonance dans les autres, rime avec le premier hémistiche du dernier.
Mas gran simpleza es avisarte desto,
Pues se que esta tu gloria conocida
En que mi _vida _llegue al fin tan presto.
Comme ces singularités, et même les principales beautés de la pièce (où elles sont rares) se trouvent perdues dans la traduction, je l'aurais volontiers supprimée, pour abréger l'épisode un peu long, un peu métaphysique, de Chrysostome et de Marcelle, s'il était permis à un traducteur de _corriger _son modèle, surtout quand ce modèle est Cervantès. [102] L'érudition de l'étudiant Ambroise est ici en défaut. Tarquin était le second mari de Tullia, et c'est le corps de son père Servius Tullius qu'elle foula sous les roues de son char. [103] Que fué pastor de ganado Perdido por desamor.
Il y a dans cette strophe un insipide jeu de mots entre les paroles voisines _ganado _et perdido ; celle-ci veut dire _perdu ; _l'autre, qui signifie _troupeau, _veut dire aussi gagné. [104] Habitants du district de Yanguas, dans la Rioja. [105] Amadis tomba deux fois au pouvoir d'Archalaüs. La première, celui-ci le tint enchanté ; la seconde, il le jeta dans une espèce de souterrain, par le moyen d'une trappe. Le roman ne dit pas qu'il lui ait donné des coups de fouet ; mais il lui fit souffrir la faim et la soif. Amadis fut secouru dans cette extrémité par une nièce d'Archalaüs, la demoiselle muette, qui lui descendit dans un panier un pâté au lard et deux barils de vin et d'eau. (Chap. XIX et XLIX.) [106] _Tizona, _nom de l'une des épées du Cid. L'autre s'appelait Colada. [107] Beltenebros. [108] Avant leur expulsion de l'Espagne, les Morisques s'y occupaient de l'agriculture, des arts mécaniques et surtout de la conduite des bêtes de somme. La vie errante des muletiers les dispensait de fréquenter les églises, et les dérobait à la surveillance de l'Inquisition. [109] Voyez la note 80 chap. X. [110] Le supplice de Sancho était dès longtemps connu. Suétone rapporte que l'empereur Othon, lorsqu'il rencontrait, pendant ses rondes de nuit, quelques ivrognes dans les rues de Rome, les faisait berner… _distento sagulo in sublime jactare. _Et Martial, parlant à son livre, lui dit de ne pas trop se fier aux louanges : « Car, par derrière, ajoute-t-il : Ibis ab excusso missus in astra sago. »
Les étudiants des universités espagnoles s'amusaient, au temps du carnaval, à faire aux chiens qu'ils trouvaient dans les rues ce que l'empereur Othon faisait aux ivrognes. [111] C'est Amadis de Grèce qui fut appelé le _chevalier de l'Ardente-Épée, _parce qu'en naissant il en avait une marquée sur le corps, depuis le genou gauche jusqu'à la pointe droite du coeur, aussi rouge que le feu. (partie I, chap. XLVI.)
Comme don Quichotte dit seulement Amadis, ce qui s'entend toujours d'Amadis de Gaule, et qu'il parle d'une épée véritable, il voulait dire, sans doute, le _chevalier de la Verte- Épée. Amadis reçut ce nom, sous lequel il était connu dans l'Allemagne, parce que, à l'épreuve des amants fidèles, et sous les yeux de sa maîtresse Oriane, il tira cette merveilleuse épée de son fourreau, fait d'une arête de poisson, verte et si transparente qu'on voyait la lame au travers. (Chap. LVI, LXX et LXXIII.) [112] Nom de l'île de Ceylan dans l'antiquité. [113] Peuples de l'intérieur de l'Afrique. [114] Ce ne sont pas les portes du temple où il périt qu'emporta Samson, mais celles de la ville de Gaza. (Juges, _chap. XVI.) [115] Littéralement : cherche mon sort à la piste, dépiste mon sort. [116] On croit que ce nom, donné par les Arabes à la rivière de Grenade, signifie semblable au Nil. [117] De Tarifa. [118] Les Biscayens. [119] Andrès de Laguna, né à Ségovie, médecin de Charles-Quint et du pape Jules III, traducteur et commentateur de Dioscorides. [120] Le texte dit simplement _encamisados, _nom qui conviendrait parfaitement aux soldats employés dans une de ces attaques nocturnes où les assaillants mettaient leurs chemises par-dessus leurs armes, pour se reconnaître dans les ténèbres, et que par cette raison on appelait camisades (en espagnol _encamisadas). _J'ai cru pouvoir, à la faveur de ce vieux mot, forger celui d'enchemisé. [121] Don Bélianis de Grèce s'était appelé le _chevalier de la Riche-Figure. _Il faut remarquer que le mot _figura, _en espagnol, ne s'applique pas seulement au visage, mais à la personne entière. [122] Concile de Trente (chap. LV). [123] Cette prétendue aventure du Cid est racontée avec une naïveté charmante dans le vingt et unième romance de son Romancero. [124] C'est sans doute une allusion au Nil, dont les anciens plaçaient la source au sommet des montagnes de la Lune, dans la haute Éthiopie, du haut desquelles il se précipitait par deux immenses cataractes. (Ptolémée, _Géogr., _livre V.) [125] Les bergers espagnols appellent la constellation de la _petite Ourse _le _cor de chasse (la bocina). _Cette constellation se compose de l'étoile polaire, qui est immobile, et de sept autres étoiles qui tournent autour, et qui forment une grossière image de cor de chasse. Pour connaître l'heure, les bergers figurent une croix ou un homme étendu, ayant la tête, les pieds, le bras droit et le bras gauche.
Au centre de cette croix est l'étoile polaire, et c'est le passage de l'étoile formant l'embouchure du cor de chasse _(la boca de la bocina) _par ces quatre points principaux, qui détermine les heures de la nuit. Au mois d'août, époque de cette aventure, la ligne de minuit est en effet au bras gauche de la croix, de sorte qu'au moment où _la boca de la bocina _arrive au-dessus de la tête, il n'y a plus que deux ou trois heures jusqu'au jour. Le calcul de Sancho est à peu près juste. [126] Quelquefois les contes de bonne femme commençaient ainsi : « … Le bien pour tout le monde, et le mal pour la maîtresse du curé. » [127] L'histoire de la Torralva et des chèvres à passer n'était pas nouvelle. On la trouve, au moins en substance, dans la XXXIe des _Cento Novelle antiche de Francesco Sansovino, imprimées en 1575. Mais l'auteur italien l'avait empruntée lui-même à un vieux fabliau provençal du treizième siècle (le Fableor, _collection de Barbazan, 1756), qui n'était qu'une traduction en vers d'un conte latin de Pedro Alfonso, juif converti, médecin d'Alphonse le Batailleur, roi d'Aragon (vers 1100). [128] On appelle _vieux chrétiens, en Espagne, ceux qui ne comptent parmi leurs ancêtres ni Juifs ni Mores convertis. [129] Allusion au proverbe espagnol : « Si la pierre donne sur la cruche, tant pis pour la cruche ; et si la cruche donne sur la pierre, tant pis pour la cruche. » [130] Armet enchanté appartenant au roi more Mambrin, et qui rendait invulnérable celui qui le portait. (Boyardo _et l'Arioste.) [131] _Palmérin d'Olive, _chap. XLIII. [132] _Esplandian, _chap. CXLVII et CXLVIII. [133] _Amadis _de _Gaule, _chap. CXVII. [134] _Amadis de Gaule, _chap. LXVI, part. II, etc. [135] _Amadis _de _Gaule, _chap. XIV ; _le Chevalier de la Croix, _chap. CXLIV. [136] Bernard del Carpio, canto XXXVIII ; Primaléon, chap. CLVII. [137] _Tirant le Blanc, _part. I, chap. XL, etc. ; le Chevalier de la Croix, livre I, chap. LXV et suiv., etc. [138] Suivant les anciennes lois du _Fuero Juzgo _et les _Fueros _de Castille, le noble qui recevait un grief dans sa personne ou ses biens pouvait réclamer une satisfaction de 500 _sueldos. Le vilain n'en pouvait demander que 300 (Garibay, _lib. XII, cap. XX). [139] On croit que Cervantès a voulu désigner don Pedro Giron, duc d'Osuna, vice-roi de Naples et de Sicile. Dans son _Théâtre du gouvernement des vice-rois de Naples, _Domenicho Antonio Parrino dit que ce fut un des grands hommes du siècle, et qu'il n'avait de petit que la taille : di picciolo non avea altro que la statura. [140] « Quand le seigneur sort de sa maison pour aller à la promenade ou faire quelque visite, l'écuyer doit le suivre à cheval. » (Miguel Yelgo, _Estilo _de _servir a principes, _1614.) [141] On trouve dans le vieux code du treizième siècle, appelé _Fuero Juzgo, _des peines contre ceux qui font tomber la grêle sur les vignes et les moissons, ou ceux qui parlent avec les diables, et qui font tourner les volontés aux hommes et aux femmes. (Lib. VI, tit. II, ley 4.) Les _Partidas _punissent également ceux qui font des images ou autres sortilèges, et donnent des herbes pour l'amourachement des hommes et des femmes. (Part. VII, tit. XXIII, ley 2 y 3.) [142] Ce célèbre petit livre, qui parut en 1539, et qu'on croit l'ouvrage de don Diego Hurtado de Mendoza, ministre et ambassadeur de Charles-Quint, mais qui a peut-être pour auteur le moine Fray Juan de Ortega, est le premier de tous les romans qui composent ce que l'on nomme en Espagne la _littérature picaresque. _J'en ai publié l'histoire et la traduction dans l'édition illustrée de _Gil Blas, _comme introduction naturelle au roman de Lesage. [143] L'auteur de _Guzman d'Alfarache, _Mateo Aleman, dit de son héros : « … Il écrit lui-même son histoire aux galères, où il est forçat à la rame, pour les crimes qu'il a commis… » [144] Amadis de Gaule, ayant vaincu le géant Madraque, lui accorde la vie, à condition qu'il se fera chrétien, lui et tous ses vassaux, qu'il fondera des églises et des monastères, et qu'enfin il mettra en liberté tous les prisonniers qu'il gardait dans ses cachots, lesquels étaient plus de cent, dont trente chevaliers et quarante duègnes ou damoiselles.
Amadis leur dit, quand ils vinrent lui baiser les mains en signe de reconnaissance : « Allez trouver la reine Brisena, dites-lui comment vous envoie devant elle son chevalier de l'Île-Ferme, et baisez-lui la main pour moi. » _(Amadis de Gaule, _livre III, chap. LXV.) [145] On appelle en Espagne sierra (scie) une cordillère, une chaîne de montagnes. La Sierra-Morena (montagnes brunes), qui s'étend presque depuis l'embouchure de l'Èbre jusqu'au cap Saint-Vincent, en Portugal, sépare la Manche de l'Andalousie. Les Romains l'appelaient Mons Marianus. [146] La Sainte-Hermandad faisait tuer à coups de flèches les criminels qu'elle condamnait, et laissait leurs cadavres exposés sur le gibet. [147] Il paraît que Cervantès ajouta après coup, dans ce chapitre, et lorsqu'il avait écrit déjà les deux suivants, le vol de l'âne de Sancho par Ginès de Passamont. Dans la première édition du _Don Quichotte, _il continuait, après le récit du vol, à parler de l'âne comme s'il n'avait pas cessé d'être en la possession de Sancho, et il disait ici : « Sancho s'en allait derrière son maître, assis sur son âne à la manière des femmes… » Dans la seconde édition, il corrigea cette inadvertance, mais incomplètement, et la laissa subsister en plusieurs endroits. Les Espagnols ont religieusement conservé son texte, et jusqu'aux disparates que forme cette correction partielle. J'ai cru devoir les faire disparaître, en gardant toutefois une seule mention de l'âne, au chapitre XXV. L'on verra, dans la seconde partie du _Don Quichotte, _que Cervantès se moque lui-même fort gaiement de son étourderie, et des contradictions qu'elle amène dans le récit. [148] Témoin celle d'Amadis de Gaule :
Leonoreta sin roseta
Blanca sobre toda flor,
Sin roseta no me meta
_En tal culpa vuestro amor, _etc.
(Livre II, chap. LIV.)
[149] _Carta _signifie également _lettre _et _charte ;
_de là la question de Sancho.
[150] _Coleto de ambar. _Ce pourpoint parfumé se
nommait en France, au seizième siècle, _collet de senteur, _ou
collet de fleurs. (Voy. Montaigne, livre I, chap. XXII, et les
notes.)
[151] Personnages de la _Chronique de don Florisel de
Niquea, _par Féliciano de Silva.
[152] Chirurgien d'Amadis de Gaule.
[153] Voyez la note 146 du chap. XXIII.
[154] _Amadis de Gaule, _chap. XXI, XL et suivants.
[155] On peut voir, dans l'Amadis de Gaule (chap.
LXXIII), la description d'un andriaque né des amours
incestueux du géant Bandaguido et de sa fille.
[156] _Orlando furioso, _chants XXIII et suivants.
[157] Imitation burlesque de l'invocation d'Albanio dans
la seconde églogue de Garcilaso de la Vega.
[158] _Orlando furioso, chant IV, etc.
[159] In inferno nulla est redemptio.
[160] Les poëtes, cependant, n'ont pas toujours célébré
d'imaginaires beautés, et, sans recourir à la Béatrix du Dante
ou à la Laure de Pétrarque, on peut citer, en Espagne, la Diane
de Montemayor et la Galathée de Cervantès lui-même.
[161] Il est sans doute inutile de faire observer que, pour
augmenter le burlesque de cette lettre de change, don
Quichotte y emploie la forme commerciale.
[162] Expression espagnole pour dire : Elle me porterait
respect.
[163] C'est Thésée que voulait dire don Quichotte.
[164] C'était Ferragus, qui portait sept lames de fer sur le
nombril. (Orlando furioso, _canto XII.)
[165] _Orlando furioso, _canto XXIII.
[166] Phaéton.
… Currus auriga paterni, Quem si non tenuit, magnis tamen excidit ausis. (Ovid., _Met., _lib. II.) [167] Ces strophes sont remarquables, dans l'original, par une coupe étrange et par la bizarrerie des expressions qu'il fallait employer pour trouver des rimes au nom de don Quichotte : singularités entièrement perdues dans la traduction. [168] À la manière de l'archevêque Turpin, dans le _Morgante maggiore _de Luigi Pulci. [169] Roi goth, détrôné en 680, et dont le nom est resté populaire en Espagne. [170] Comme le plus grand charme des trois strophes qui suivent est dans la coupe des vers et dans l'ingénieux arrangement des mots, je vais, pour les faire comprendre, transcrire une de ces strophes en original :