— Est-elle donc beaucoup plus mal, ta soeur? demanda M. Perlet qui venait de rentrer.

— Non, répondit Charlot, elle était toute rouge et elle voulait se lever pour venir avec moi, et puis tout à coup, elle a dit qu'elle ne pouvait pas et elle s'est mise à crier. Je ne sais pas pourquoi elle crie, je ne lui ai pas donné de coups…

— Comment, Charlot?… qui pourrait lui donner des coups quand elle est si malade?

— Je ne lui en ai pas donné, reprit le petit garçon, mais je lui ai dit que c'était égoïste de rester ainsi dans son lit et de ne pas prendre soin de moi… Alors elle a crié qu'elle ne pouvait pas et la vieille dame est venue et elle a dit qu'il faut chercher un médecin et qu'elle paiera.

— J'y vais, dit le cordonnier, et je ramènerai le meilleur du quartier. Ah! tu lui as dit qu'elle est égoïste… Eh bien, tu mérites que le bon Dieu te la prenne; alors tu sauras peut-être ce qu'elle vaut.

— Je ne veux pas qu'il la prenne, dit Charlot. Demain elle sera guérie et alors elle pourra se lever et elle prendra soin de moi. Je n'aime pas qu'elle soit malade…

— Tu es un fameux égoïste, mon garçon, mais peut-être est-ce un peu la faute de ta soeur. Allons! je ne veux pas perdre une minute. Il faut d'abord la guérir, après nous tâcherons de la corriger de son défaut de te gâter.

Malgré la défense de madame Perlet, Charlot profita encore d'une courte absence pour remonter au quatrième. Il s'assit sur la dernière marche de l'escalier et attendit. On n'entendait plus que de loin en loin un gémissement. L'enfant avait mis ses bras sur ses genoux et y appuyait sa tête: il était dans l'obscurité et rien ne venait le distraire de ses pensées. Peut-être n'étaient-ce pas précisément des pensées; il était trop jeune pour cela, mais il voyait passer des tableaux devant ses yeux. Il se voyait lui-même à tous les moments de sa petite vie, toujours avec Petite mère, toujours soigné, protégé, caressé, consolé par elle. Il commençait à comprendre un peu ce qu'elle avait été pour lui, mais il y avait une chose qu'il ne comprenait pas encore, c'était combien il avait été, lui, exigeant, égoïste, volontaire. Il ne le comprenait pas du tout, et pourtant son petit coeur s'attendrissait peu à peu et il pensait qu'il voulait lui faire un plaisir. Il se rappela qu'elle lui donnait sa part à elle des rares friandises qui lui étaient tombées en partage; si ce n'était pas le tout, au moins la meilleure moitié. Cela lui avait semblé tout naturel, mais maintenant il voulait lui donner quelque chose à son tour. En songeant ainsi, il s'assoupit, et comme personne ne passait, il ne fut pas dérangé jusqu'au moment où un bruit de voix le tira de son sommeil.

— Encore un étage, Monsieur, disait la voix de madame Perlet.

Elle montait avec une petite lampe précédant un monsieur dont les chaussures craquaient. Ce détail fut le premier qui attira l'attention de Charlot. Il avait toujours envié les personnes qui ont le bonheur de posséder des chaussures qui craquent, et Petite mère lui avait plus d'une fois promis qu'il en aurait lorsqu'elle serait assez riche pour lui en acheter. Charlot était persuadé que c'étaient des chaussures toutes spéciales, que les gens riches pouvaient seuls se procurer, et qui coûtaient d'autant plus cher qu'elles faisaient plus de bruit. Il se recula tout contre le mur et regarda attentivement l'heureux possesseur des chaussures de ses rêves.