— C'est la vieille dame que vous avez vue, une voisine.

— Je reviendrai demain. Ayez soin que l'on fasse tout ce que j'ai ordonné. C'est peu de chose, du reste.

Un seul mot avait frappé Charlot: "Croyez-vous qu'elle mourra?" Il savait, bien qu'il ne pût s'en souvenir, que sa mère était morte et qu'on l'avait mise dans la terre, et que personne ne l'avait jamais revue… Et Petite mère, si elle mourait, la mettrait-on aussi dans la terre? Non, il ne le permettrait pas. Il avait vu bien des fois des cercueils, et on lui avait dit ce que c'était, et jamais il ne permettrait qu'on mît Petite mère dans une de ces vilaines boîtes. Il allait entrer auprès d'elle pour le lui dire et lui promettre que jamais il ne la laisserait traiter de cette manière, quand la voix de madame Perlet se fit entendre, l'appelant du bas de l'escalier; il n'osa pas désobéir. Bientôt après Charlot dormait entre ses deux infortunés camarades de lit, et il ne se passa pas beaucoup de temps avant qu'il eût pris la place qui lui appartenait, non pas peut-être du droit du plus fort, car les deux garçons étaient plus grands que lui, mais du droit du plus égoïste.

Petite mère eut une nuit moins agitée. Elle était un peu mieux le lendemain, mais d'une faiblesse extrême. Monsieur Perlet avait trouvé du travail: c'était peu de chose, mais il semblait que la mauvaise chance fût lasse de le poursuivre, et sa femme en était toute remontée. Dans sa joie elle acheta pour Charlot et pour son plus petit un bâton de chocolat. En voyant cette munificence, Charlot comprit que le moment était venu de mettre en action sa bonne résolution. Le chocolat était là dans sa main, il pouvait immédiatement en faire le sacrifice à sa soeur. Sans doute il lui eût été plus agréable de le manger sans un moment de retard, et de s'en barbouiller à coeur joie la figure et les mains; il le porta même plusieurs fois à sa bouche et en suça "un tout petit peu". Mais il se souvint que Petite mère lui avait bien souvent tout donné sans rien garder pour elle, et cette pensée le fortifia contre la tentation. Lorsqu'il vit madame Perlet occupée dans son ménage, il monta en hâte au quatrième et entra tout droit dans la chambre. Petite mère était étendue toute blanche et le regarda, mais sans faire un mouvement. Elle le reconnaissait bien, mais sa faiblesse était si grande que même dire: Bonjour Charlot, lui eût paru impossible. Le petit garçon s'approcha du lit et mit le bâton de chocolat dans la petite main qui reposait sur la couverture; cette pauvre main inerte ne se referma pas pour le saisir.

— C'est pour toi, Petite mère, dit-il, je te le donne.

Point de réponse.

— Mange-le, je l'ai gardé pour toi.

Et comme elle ne faisait toujours aucun mouvement, il se dressa sur la pointe des pieds et essaya de lui mettre le chocolat dans la bouche. Petite mère serra les lèvres et détourna un peu la tête. Charlot fut choqué.

— Petite mère, dit-il, c'est très-mal! Je t'ai gardé mon chocolat et tu ne veux pas le manger. Tu n'es pas gentille, et puisque tu fais comme cela, quand je serai grand je ne te donnerai rien, tu verras… Tu es bien meilleure quand tu n'es pas malade; je ne t'aimerai plus si tu continues. Pourquoi ne me parles-tu pas?

— Je ne peux pas, Charlot, répondit d'une voix faible la pauvre enfant que son amour pour son frère rendit capable de cet effort.