— Dis-moi la vérité As-tu pris la croix d'or?

— Non, répondit Petite mère ouvrant ses grands yeux sérieux et les attachant sur elle.

— Enfant, si tu savais que tu dois mourir aujourd'hui, que répondrais-tu?

— Je dirais non, répondit-elle encore.

— Je te crois, ma fille, lui dit madame Perlet en l'embrassant.

Et elle s'assit près du lit tenant la petite main brûlante dans la sienne.

XVIII

Quittons maintenant la chambre nue où Petite mère est étendue sur son lit de souffrance, l'escalier noir que Charlot monte si souvent et sur lequel ouvrent tant de portes qui laissent entrevoir des intérieurs aussi misérables que le sien. Eloignons-nous pour un moment de la pauvre maison où s'est passée jusqu'ici la plus grande partie de cette histoire, et entrons dans une demeure bien différente. C'est un joli hôtel situé entre une cour qui ouvre sur un boulevard extérieur et un jardin dont les beaux ombrages attirent les regards de tous ceux qui en longent les murs. Nous passons d'un vestibule orné de plantes vertes à un salon élégant qui communique avec une serre. De tous côtés l'air et la lumière entrent à flots, les yeux se reposent sur la verdure de la pelouse et des massifs, les oreilles sont charmées par le murmure rafraîchissant d'un jeu d'eau, et des centaines d'oiseaux chantent dans les arbres en fleurs. Quiconque serait transporté de la triste maison que nous venons de quitter dans cette ravissante habitation pourrait certainement se croire dans un paradis.

Cette maison était celle d'Edith Grandville, et c'était bien vraiment une sorte de paradis, car ceux qui l'habitaient s'aimaient et étaient heureux.

Ils n'étaient que trois et quelques domestiques pour remplir cette maison et ce beau jardin. Edith n'avait ni frère ni soeur. C'était son seul chagrin, mais elle n'y pensait pas souvent et lorsqu'elle y pensait, elle ne s'en plaignait jamais de peur de faire de la peine à sa mère. Madame Grandville avait eu plusieurs enfants tous morts très-jeunes; Edith, la dernière, était la seule qui eût dépassé l'âge de sept ans. Elle en avait maintenant plus de dix et elle était si fraîche et si bien portante que sa mère commençait à se rassurer pour elle. Et cependant souvent encore une inquiétude lui traversait le coeur comme une lame aiguë, et elle serrait la petite fille dans ses bras comme si quelqu'un avait voulu la lui arracher. Edith, dans ces moments-là, regardait sa mère avec étonnement, puis elle l'embrassait en riant, et madame Grandville, la voyant si gaie, ne savait plus elle-même d'où lui était venue cette impression d'effroi, si ce n'est l'excès même de sa tendresse pour cette enfant.