Petite mère fait donc le voyage en voiture avec Charlot et Sylvanie; on l'a étendue dans le fond, un petit oreiller sous sa tête, et les deux autres se sont mis sur le devant. A chaque instant Charlot l'appelle pour lui faire admirer ceci ou cela, mais elle est encore faible et bien vite fatiguée de regarder… Pourtant le petit garçon ne se laisse pas décourager.

— Oh! Petite mère, regarde… Voilà la rue où nous avons passé, voilà la boutique du boulanger où étaient les deux petits garçons qui mangeaient des gâteaux. S'ils nous voyaient aujourd'hui, ils seraient bien étonnés… Voilà le beau jardin que tu m'as laissé regarder. Je puis le voir un peu en me tenant debout. Petite mère, te rappelles-tu comme tu m'as vite laissé retomber?

— Tu étais si lourd, Charlot! dit la petite qui se sent encore écrasée par ce poids.

Il retrouve ainsi à chaque pas un souvenir. Petite mère a fermé les yeux et ne lui répond plus. Sa tête tourne, elle ne peut plus regarder ces maisons, ces murs, ces maigres arbres qui passent si vite.

— Laisse-la tranquille, Charlot, dit Sylvanie, tu vois bien qu'elle est fatiguée.

Lorsque la voiture roule enfin entre des prés en fleurs et des haies vertes, la petite fille retrouve la force de regarder. Elle aime tant la campagne!… son petit coeur s'épanouit aux rayons de ce doux soleil. Il lui semble qu'elle a déjà repris des forces.

Enfin la voiture s'arrête à quelques pas de la maison connue. Le cocher descend de son siége et Sylvanie l'aide à transporter le petit lit. Charlot est très fier d'avoir reçu la mission de tenir la bride des chevaux. Lorsque le lit est dressé dans une toute petite chambre à côté de la grande cuisine, Sylvanie vient chercher la malade qu'elle prend sans ses bras.

— Tu ne pèses pas plus qu'une plume, dit-elle, j'aime mieux te porter que de porter Charlot. J'espère que tu seras plus lourde en partant.

Petite mère a bien un peu d'inquiétude au sujet de l'accueil que lui fera la grand'mère sourde; elle a recommandé à Charlot d'être poli et tranquille, mais elle sait qu'on ne peut guère compter sur sa sagesse. Elle est bien surprise en voyant la vieille dame quitter son fauteuil et venir au-devant d'eux… Son regard exprime la compassion et elle répète: "Pauvre petite! pauvre petite!…"

De sa main ridée elle caresse les cheveux frisés de Charlot, qui la regarde d'un air effaré, mais comprend bien vite qu'ils sont reçus cette fois avec bienveillance. Sylvanie était parvenue à lui faire entendre toute l'histoire de la croix d'or et du chagrin de Petite mère, et comme la pauvre grand'mère n'était pas méchante mais seulement vieille, infirme et d'une humeur un peu revêche, elle avait éprouvé une compassion réelle pour la pauvre enfant et ne demandait pas mieux que de réparer, selon son pouvoir, son injustice.