Petite mère se réveilla très rafraîchie, très reposée. Elle s'aperçut qu'il y avait dans la cuisine une visiteuse, car Sylvanie causait à voix basse, et ce ne pouvait être ni avec la vieille dame sourde, ni avec le bruyant Charlot. Elle resta immobile et les yeux fermés parce qu'elle se trouvait bien ainsi, et au bout d'un moment les voix devinrent plus distinctes. Peut-être, sans s'en douter, parlait-on un peu plus fort; peut-être aussi l'oreille de la petite fille s'était-elle accoutumée à ce murmure qui lui avait d'abord paru insaisissable.

Sylvanie disait:

— Elle est très faible et très maigre, c'est vrai, mais elle est guérie; elle va maintenant reprendre des forces.

— Ne vous y fiez pas, répondait l'autre voix, — Petite mère croyait déjà l'avoir entendue sans pouvoir lui donner un nom, — elle n'est pas guérie, elle n'a qu'un souffle de vie. Elle n'en a pas pour longtemps, c'est moi qui vous le dis… et ce serait un bonheur pour elle de mourir… une pauvre enfant sans mère… elle aurait trop à souffrir! Voyez-vous, si je devais m'en aller, j'aimerais mieux emmener avec moi ma pauvre petite fille… ça me déchirerait moins le coeur que de la laisser. Les garçons, c'est différent; ils ont leur père, mais le meilleur père ça ne peut pas remplacer une mère pour une fille. Votre Petite mère ira rejoindre la sienne, j'en réponds. Déjà quand elle était sur ma charrette je m'étais dit: En voilà une, avec ses grands yeux, qui n'a pas un bien long fil de vie à dérouler. Maintenant que je l'ai vue ici, sur ce lit, toute pareille à une figure de cire, je suis encore plus sûre de ce que je vous dis.

— Pensez à ce qu'elle a souffert, Madame Nanette, à ce qu'elle a supporté depuis qu'elle était toute petite. Ce n'est pas étonnant qu'elle soit chétive.

— C'est bien ce que je dis… Elle a trop souffert. Les jeunes plantes, ça a besoin de soleil; ça ne peut pas pousser dans une terre dure et froide… Allez, elle sera mieux là-haut!…

En prononçant ces derniers mots madame Nanette se leva pour s'en aller. Sylvanie l'accompagna, puis elle rentra, et encore tout émue des prédictions de la bonne dame elle vint doucement s'asseoir auprès du lit de Petite mère.

La voyant éveillée elle lui demanda si elle se sentait mieux.

— Je me sens très bien, répondit la petite, puis elle ajouta, ses grands yeux sérieux attachés sur ceux de la jeune fille:

— Est-ce vrai, ce qu'elle disait?…