— Vous sont-ils parents? demanda encore madame Nanette pendant que le petit cocher faisait claquer son fouet.

— Non. Hier je n'avais jamais entendu parler d'eux, mais ils ont couché chez nous; la petite vous racontera leur histoire.

Et la charrette, avec son surcroît de chargement, partit en cahotant et en faisant un tel bruit sur les cailloux du chemin qu'il fut impossible à Petite mère d'entendre un mot de ce que lui dit la laitière qui était assise devant elle et se retournait pour lui parler. Raconter une histoire, si courte qu'elle fût, c'était hors de question, aussi madame Nanette dut se résigner à emmener dans sa charrette les deux petits inconnus sans rien savoir, si ce n'est qu'on les lui avait mis sur les bras. Elle les regardait de temps en temps et la douce figure de Petite mère lui gagnait le coeur, tandis que la tête frisée de Charlot lui rappelait une tête du même genre appartenant à un des nombreux marmots qu'elle laissait chaque matin à la ferme pendant qu'elle allait vendre son lait.

Charlot avait d'abord un peu peur des secousses. C'était la première fois de sa vie qu'il allait en voiture et cela lui semblait bien moins agréable qu'il ne l'aurait cru. A chaque cahot il se cramponnait à sa soeur et aurait volontiers poussé des cris aigus, sans la crainte que lui inspirait madame Nanette. Peu à peu la route devint meilleure et Charlot commença à se rassurer; il ne tarda même pas à trouver que cette façon d'aller avait du bon, et, avant une demi-heure, il était ravi et jouissait en plein de sa situation au milieu des bidons. Quel plaisir d'aller si vite et sans aucune fatigue, de regarder fuir les haies et les champs, et les petites maisons qui bordaient la route avec leurs jardins, de tout voir de haut et d'avancer sans se donner aucune peine. Il était même fier de se voir au milieu des bidons et s'irritait lorsque Petite mère paraissait moins enchantée que lui. Elle aussi jouissait, mais à sa manière; elle n'éprouvait aucun besoin d'exprimer ce qu'elle sentait, et puis, il faut le dire, la crainte de voir madame Nanette se retourner et fixer sur elle ses yeux brillants la troublait constamment dans sa joie. Charlot, lui, était déjà familiarisé avec la laitière jusqu'à lui sourire quand elle le regardait, et à promener sa main sur sa robe de cotonnade.

Pauvre Charlot! ce voyage délicieux ne pouvait pas durer toujours. Il fut même bien vite à son terme, car le cheval de la ferme était un excellent petit trotteur, bien qu'il ne payât pas de mine, et il connaissait bien son chemin qu'il faisait trois cent soixante-cinq fois par an pour aller et autant pour revenir. Il atteignit donc bientôt la première maison d'une longue rue qui commençait presque dans la campagne et qui semblait descendre à perte de vue vers le centre du grand Paris. Enfin la charrette s'arrêta devant une boutique de fruitier; un homme et une femme en sortirent pour prendre les bidons qui leur étaient destinés.

— Hé! dit l'homme en regardant les enfants, qu'est-ce que c'est que ce chargement que vous avez là? Vous avez voulu nous faire voir un échantillon de la petite famille?

— Non, ils ne sont pas à moi, les pauvres petits. A vrai dire, je ne serais pas fière d'une petite sauterelle comme ça, ajouta la laitière en regardant Petite mère et ses bras maigres. Je ne sais même pas à qui ils sont ni où ils vont. On le me les a perchés sur ma charrette au moment où nous partions. Où demeures-tu, petite?

— C'est tout près, dit le fruitier, lorsque Charlot eut répété la réponse de Petite mère que personne n'avait entendue, il faut descendre ici. Allons, venez que je vous aide.

Il enleva Petite mère comme une plume, puis il prit Charlot en faisant semblant de fléchir sous ce lourd fardeau. Lorsqu'ils furent tous deux à terre et qu'ils regardèrent autour d'eux sans savoir où aller, ils paraissaient si petits, si chétifs, si perdus, que la bonne laitière, bien qu'elle eût à craindre, en s'attardant, les reproches de ses pratiques, ne put s'empêcher de descendre de son siège pour leur demander si personne ne les attendait.

— Non, répondit Petite mère, il n'y a personne chez nous.