Clarisse resta des heures entières à regarder cette écriture; sa tête se perdait en suppositions; ses idées se brouillaient, c'était un dédale de conjectures à n'en plus finir.

D'abord ce nom de Tancrède l'inquiéta.

—On veut se moquer de moi, de mon caractère romanesque, pensa-t-elle, et l'on a choisi ce nom de tragédie pour me faire sentir que c'est un ridicule que de faire des vers.

Ensuite elle s'accoutuma à ce nom, elle finit même par l'aimer; elle se rappela l'air noble, les doux regards de celui qui le portait; elle se dit qu'un être si parfaitement beau ne pouvait être méchant, et se jouer lâchement d'une jeune fille innocente et sans protecteur.

Elle se rassura; et dès qu'elle fut rassurée... elle aima passionnément. Le doute effacé, il y eut une réaction de confiance; elle s'y abandonna avec naïveté.

—Oui, disait-elle, je crois en lui, c'est quelqu'un qui m'aime, il ne veut point me tromper; il viendra, je lui donne ma vie, jamais je n'aimerai que lui. Tant mieux s'il me voit, tant mieux s'il m'entend, il saura toute ma pensée, il saura que je n'espère qu'en lui, que je l'aime comme l'ange gardien qui veille sur mes jours; désormais je ne parlerai, je n'agirai que pour lui plaire, je ne ferai rien qui puisse l'affliger Ah! quel bonheur s'il m'accompagne toujours! il verra comme je l'aime, il m'aimera... Je savais bien que mes rêves s'accompliraient!

Tout en pensant ainsi, Clarisse s'enflammait des sentiments les plus poétiques; malgré elle ses émotions se formulaient en vers harmonieux; ce souvenir de l'ange gardien qui présidait à ses beaux jours l'inspira; elle passa toute la nuit à travailler, c'est-à-dire à soulager son âme par l'expression naïve de ses sentiments.—Et le lendemain, lorsque Tancrède, invisible, revint près d'elle, il la trouva aux prises avec la Muse; il vit que le moyen qu'il avait employé pour calmer son imagination n'avait servi qu'à l'exalter encore. Cela devait être, aussi ne fut-il pas très-étonné; n'importe, il se félicita de cette folle idée: l'agitation de la crainte avait fait place à celle de l'inspiration et cela valait beaucoup mieux.

On a fabriqué des ruches en cristal, à travers lesquelles on voit les abeilles travailler: on devrait faire les chambres des poëtes transparentes pour les observer dans l'inspiration. Quel beau spectacle que celui d'une riche pensée qui s'éveille! Tancrède, grâce à son invisibilité, avait été à même d'observer la femme aux prises avec la passion, en proie à ses souvenirs d'amour; et maintenant il observe la jeune fille aux prises avec son génie, en proie à ses involontaires désirs, à ses pures espérances d'amour.

Que Clarisse lui parut charmante ainsi! que ses yeux étaient beaux, parés de leur génie! Ses blonds cheveux descendaient en vagues d'or sur ses blanches épaules; son teint était éblouissant d'éclat; sa bouche était inspirée; son sourire était rayonnant. Tancrède la contemplait avec ravissement. Alors ils avaient changé de rôle: ce n'est plus lui, c'est elle maintenant qui semble un être idéal; c'est elle qui est l'apparition céleste, l'image divine qui fascine les regards.

Tancrède, ébloui, transporté, croyait voir l'ange de la poésie; il cherchait déjà ses blanches ailes; Clarisse lui parut idéal, sublime, si belle, qu'il cessa de l'aimer un moment... il l'admira!