Mais elle dit ces vers qu'elle venait de finir. Ces vers étaient pour lui, et, quand il comprit que son amour les avait inspirés, il lui pardonna d'avoir eu le talent de les faire.

MON ANGE GARDIEN[1].
Comme l'être immortel que chante Marceline[2],
Son front n'est point orné de rayons éclatants;
Il n'a point la fraîcheur et la grâce enfantine
Des roses du printemps.
Son voile n'est pas d'or, sa robe n'est pas blanche
Comme le nénuphar, ami des flots déserts;
Sur mon cœur, tout à lui, jamais il ne se penche
En répétant mes vers.
Jamais je n'entendis sa voix lente et sonore,
Me murmurer bien bas ces mots doux et confus,
Langage harmonieux que l'on écoute encore
Quand on ne l'entend plus.
Jamais, jamais sa main n'a tremblé dans la mienne!...
Un seul jour ses yeux noirs ont rencontré mes yeux...
Il tient pourtant ma vie enchaînée à la sienne,
Comme la terre aux cieux!
À l'heure poétique où le jour qui décline
Étend un voile rouge aux bords de l'horizon,
Quand l'oiseau qui chantait joyeux sur la colline
S'endort dans le buisson,
Mon Ange m'apparaît!... Mais, comme dans un rêve,
Ses traits sont recouverts d'une blanche vapeur;
Il me semble qu'alors dans ses bras il m'enlève,
Et quelquefois j'ai peur.
Et je passe ma main sur ma tête brûlante!
Ma voix d'émotion devient toute tremblante,
Et je dis à mon Ange: «Oh! parle! parle-moi!...
S'il ne faut que mourir pour être ton amie,
Va! tu peux à ton gré disposer de ma vie,
Car ma vie est à toi!...
»Mais, hélas! je ne suis qu'un enfant de la terre!
Et toi, dont l'existence est un divin mystère,
Toi, que la brise endort dans un palais d'azur,
Pourras-tu bien m'aimer?... Oh! j'en ai l'espérance
Fils des cieux, mon amour parfumé d'innocence
Doit plaire à ton cœur pur!...
»Sans toi j'aurais passé solitaire, incomprise,
Dans ce vallon de pleurs où le poëte brise
Son âme à chaque pas; vers l'immortel séjour,
Souvent j'aurais tourné mes yeux pleins de tristesse,
Et j'aurais vu pâlir les fleurs de ma jeunesse
Avant la fin du jour...
»Sois béni!... Mais pour fuir aux sphères éternelles,
Déploierais-tu déjà tes transparentes ailes?
Ton absence est un mal qui me fait tant souffrir!
Oh! donne-moi la main, montons au ciel ensemble!...»
Rapide il disparaît..., puis, alors, il me semble
Que mon cœur va mourir!...
Mais je sens tout à coup pénétrer dans mon âme
Un souvenir plus doux que la voix d'une femme;
Car mon Ange m'a dit: «Un jour tu me verras!
Quand les nobles enfants de la sainte harmonie
Poseront sur ton front les palmes du génie,
Je t'ouvrirai mes bras...»
Il ne m'abuse point? Non! je crois sa parole,
Comme je crois des cieux le sublime symbole!
Il sait bien qu'ici-bas il est mon seul appui.
Du livre de ma vie il a lu chaque page;
Il sait que mon cœur, pur comme le lis sauvage,
N'a battu que pour lui!
Oh! vous qui souriez à ce mystère étrange,
Ne me demandez pas le doux nom de mon Ange,
C'est un secret... Mon cœur, plus calme désormais,
Ne le dira qu'à Dieu... mais la foule moqueuse,
La foule qui se rit de toute âme rêveuse,
Ne le saura jamais!


[XXIII]

UNE ILLUSION DÉTRUITE

Après les heures d'inspiration viennent les jours d'abattement; la raison reparaît à mesure que les douces images s'évanouissent.

La pauvre Clarisse recommença à s'inquiéter.

—Ou c'est quelqu'un qui a gagné Marguerite et qui s'amuse à m'épouvanter pour se moquer de moi, se disait-elle, et cela me fait peur; ou c'est mon imagination qui est malade, alors je deviens folle, et c'est affreux!

Cette idée la tourmentait, elle n'osait dire tout ce qu'elle éprouvait à sa mère, dans la crainte de l'inquiéter à son tour; mais on ne la voyait plus rire, sa pauvre âme était toute troublée; elle devenait pâle, son beau teint s'attristait.

Madame Blandais, attribuant cette mélancolie au projet de mariage qu'elle avait favorisé, n'osait plus en parler; mais Tancrède, qui en savait la cause, eut pitié d'elle; lui-même s'effraya de l'exaltation qu'il avait fait naître; il se reprocha d'avoir joué avec une imagination trop ardente, et pour détruire l'effet trop dangereux d'un rêve, il appela la réalité à son secours.