Elle est organisée cependant et ne demande qu'à marcher.

Molière, pour rendre ses acteurs plus complets dans leurs rôles, pour ménager leur temps et leurs peines, a déjà spécialisé leurs talents et assigné à chacun le type approprié à sa nature, à sa voix, même à son caractère. Le gros Duparc, avec sa lourde panse et la rondeur de ses allures, est Gros-René; le médiocre l'Espy prononce d'une voix caverneuse les sentences de Gorgibus; le pâle et élégant Brécourt est le vicomte de Jodelet. Molière se rapproche autant que possible des masques italiens qu'il admire, et ramène à l'unité de la nature humaine la fantasque variété de ces types convenus. Lui-même, admirablement divertissant dans le comique, «habile (disent les contemporains) à monter et à démonter vingt fois son visage dans la même scène,» d'une grande agilité de corps (le journaliste Loret l'appelle ce fameux danseur), artiste et pour ainsi dire peintre de ses rôles, habitué de bonne heure aux lazzi que lui avait enseignés Scaramouche, il a mis en réserve pour son usage les rôles bouffons, hargneux et quinteux, impossibles et grotesques, passionnés et bizarres; le public y a pris goût.

Pour utiliser la troupe et lui venir en aide, Molière choisit une vieille pièce italienne en trois actes, œuvre naïve fondée sur un quiproquo plaisant, esquisse sans élévation, sans moralité, mais non sans gaieté populaire, puisque les bouffons la firent encore applaudir à Paris en 1716;—un de ces fruits corrompus de l'Italie dans sa décadence. Molière effaça les grossièretés les plus choquantes du Ritratto, ouvero Arlichino cornuto per opinione (le Portrait, ou Arlequin cornu d'imagination), renforça le canevas italien de plusieurs emprunts habilement faits au Francion de Sorel, à Sabadino, contemporain de Boccace, à Scarron, à Rabelais, à Montaigne; prêta la vigueur de cette versification mordante qu'il avait apprise chez Lucrèce à l'ingénuité des mœurs bourgeoises; se chargea du rôle principal, rôle fatigant au dernier point; n'oublia pas ses anciens amis Villebrequin et Gros-René, et obtint un succès de rire fou qui se prolongea et grandit pendant quarante représentations.

Le Cocu imaginaire trouva des fanatiques. «Joué à l'époque où chacun quitte Paris pour aller se divertir à la campagne (ainsi parle Donneau, dans la préface de sa Cocue imaginaire, qui fut imprimée à la fin de 1660, mais non jouée)... quoique Paris fût, ce semble, désert... il s'est trouvé assez de personnes de condition pour remplir plus de quarante fois les loges et le théâtre du Petit-Bourbon, et assez de bourgeois pour remplir autant de fois le parterre.» Un autre fanatique, nommé Neufvillenaine, allait répéter de maison en maison des fragments de la pièce nouvelle dont il ne manquait pas une représentation. Après la sixième, il la savait par cœur. Alors il se hâta de la faire imprimer en la dédiant à Molière, ornée d'arguments admiratifs où il notait les diverses nuances de son jeu.

Molière ne se formalisa pas. Dans l'édition qu'il publia lui-même de ses premières comédies, il reproduisit même les observations et «argumens» de Neufvillenaine, qu'il remercia de sa sympathie et de son larcin.

C'est encore ici une œuvre inhabile où la scène reste souvent vide, où la répétition des mêmes moyens, la grossièreté de quelques détails, le calque trop fidèle du canevas original, le double évanouissement de Lélie et de Célie sont rachetés par la mâle et simple vigueur du style. Point de but moral, quoi qu'on en ait dit. C'est le mariage tel qu'il est ou peut être, la franche reproduction des angoisses triviales de la vie. C'est le ménage de Sganarelle avec ses ridicules et ses déboires; le vulgaire époux aussi malheureux de se croire trompé que de l'être;—enfin le double commentaire du mot de La Fontaine:

«En met-on son bonnet
»Moins aisément que de coutume?»

et du mot tout aussi fameux de Montaigne: «Où diable a-t-on placé l'honneur des femmes?»