Ce bureau, d’abord, fut bien loin du centre des affaires pour lesquelles il étoit fondé. Colletet n’avoit pas voulu quitter la maison du quartier Saint-Victor, où avoit vécu son père, et dont comme lui il étoit fier, car c’étoit celle que Ronsard avoit habitée. C’est donc rue du Mûrier, derrière le séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonet, qu’étoit installé son bureau. Personne ne vint, et force lui fut, la clientèle n’arrivant point, de faire quelques pas pour aller à elle. Nous voyons que lorsque parut son onzième numéro — c’étoit peut-être un peu tard — il s’y étoit enfin décidé.

Son nouveau logis fut du reste d’un bon choix, il se trouvoit sur le quai de l’Horloge, entre le Palais et le Pont-Neuf, les deux centres du mouvement et de la vie de Paris en ce temps-là. Dans cette même onzième feuille, il donne cette nouvelle adresse de son bureau, aussi bien qu’on pouvoit la donner alors, le numérotage des maisons n’existant pas : « Les affiches, ajoute-t-il, marqueront la porte. » Trois semaines après, le public ne l’avoit pas trouvée. Colletet nous l’apprend avec une certaine mélancolie dans son numéro quatorze, celui du 27 octobre. Il y avoue qu’on ne le connoît encore que bien peu, mais il ne perd pas courage. Il espère que les affaires viendront, « Dieu aidant, écrit-il, quand les affiches auront fait connoître plus amplement notre demeure, et que nos cahiers auront appris à tout le monde ce qui résulte de notre innocent commerce. »

Le mot « innocent » n’est pas mis là pour rien par Colletet. Sa feuille étoit menacée, comme l’avoit été la première, on intriguoit contre elle auprès de La Reynie, qui, par un mémoire, en référoit à Colbert, dont le fils, Seignelay, se chargeoit d’en résumer la teneur au roi. Le pauvre Colletet avoit plus ou moins vent de tout cela, et il croyoit aller au-devant du coup et le parer, en faisant valoir, comme on l’a vu, ce que son humble feuille avoit d’inoffensif. Il en fut pour sa peine.

Le 27 novembre, c’est-à-dire jour pour jour un mois après sa timide protestation d’innocence, M. de La Reynie reçut ordre de supprimer ses cahiers. Voici la lettre qu’à ce propos lui écrivit Seignelay :

« J’ai rendu compte au Roy du mémoire que vous avez donné à mon père au sujet du Journal des affaires de Paris, que le nommé Colletet s’est ingéré de faire imprimer. Sa Majesté m’a ordonné de vous dire qu’elle veut que vous en défendiez le débit et l’impression[55]. »

[55] Correspondance administrative de Louis XIV, t. II, p. 369.

C’étoit formel. Colletet, à qui La Reynie ne fit pas attendre la décision royale, dut se soumettre. Par suite, nouvelle interruption de la publicité des adresses et des avis. Deux ans après, l’instant paraissant favorable, car on parloit de la paix, qui en effet ne tarda pas, elle reprend son cours. Il paroît en 1678 un petit livret in-12 sous ce titre : Le Bureau d’adresse établi pour les maîtres qui cherchent des serviteurs et pour les serviteurs qui cherchent des maîtres. On ne pouvoit être plus modeste. L’échec de Colletet, puni d’avoir voulu trop faire, servoit de leçon. L’idée revenoit timidement à son berceau. Quand on lisoit le livret on ne la trouvoit plus, il est vrai, aussi élémentaire ; elle reprenoit toutes les proportions que lui avoient rêvées Montaigne et Laffémas et qu’elle avoit prises avec Renaudot et Colletet.

Au lieu d’être seulement, comme l’indiquoit le titre, une sorte d’extrait des registres d’une recommanderesse, la feuille du Bureau redevenoit un véritable Journal d’avis. Eusèbe Renaudot, à qui Colletet dépossédé n’a voit pu que rendre son privilége, y étoit-il pour quelque chose ? Rien de plus probable. La feuille, en effet, est privilégiée du roi, et s’en fait gloire sur son enseigne, comme on le verra par cette mention, qui se trouve à la fin : « Le bureau est establi au Marché neuf, vers le milieu du costé de la rivière, vis à vis un tabletier : on verra le tableau sur la porte avec les armes du roy. »

Ce ne lui fut pas une recommandation de succès. Nous ne connoissons qu’un numéro de cette feuille.

Une autre ne tarda pas. Le courant étoit pris : coûte que coûte, malgré obstacles et insuccès, il falloit que, jusqu’à ce qu’enfin elle se fût fait complètement jour, cette idée de publicité ne cessât pas de renaître, sous l’impulsion des exigences nécessaires, qui, de tous côtés, la poussoient en avant.