Le docteur Théophraste Bonnet aggravoit ces médisances par le contre-coup qu’il en donnoit à Genève, dans sa gazette latine, Zodiacus medico Gallicus, qui n’étoit guère que la traduction de celle de Blegny.

Il y eut de très-vives plaintes, et, en 1682, ordre lui vint, de par arrêt du Conseil, de mettre fin à son Journal. Il fit la sourde oreille. Soutenu par le frère du Roi, dont quelques petits services secrets lui avoient sans doute gagné les bonnes grâces, qu’il avoit suivi en Flandre pendant la campagne de 1676, et qui lui avoit permis de mettre sur l’enseigne de sa boutique, voisine alors du Palais-Royal, devant l’Opéra : « Chirurgien ordinaire du corps de Monsieur » ; assez avant aussi dans les faveurs du lieutenant de police La Reynie ; enfin, ce qui est plus singulier, hautement protégé par Daquin, premier médecin du Roi, il continua, malgré l’arrêt, de publier ses Nouvelles découvertes, et Bonnet continua aussi à les traduire en latin. Blegny se contenta de n’y plus mettre son nom.

Il en fut ainsi pendant toute l’année 1683. L’ordre alors étant sans doute devenu plus formel, il cessa, mais pour reprendre ailleurs ce qu’on l’obligeoit d’interrompre à Paris. Le Journal des Nouvelles découvertes étoit à peine mort en France, qu’il ressuscitoit en Hollande, sous le titre : le Mercure savant.

Un médecin de Niort, nommé Gautier, établi alors à Amsterdam, y aida Blegny. Celui-ci envoyoit de Paris la matière du Journal et Gautier veilloit à l’impression. On y trouvoit mille choses : des pièces de vers, mêlées à de petits traités de médecine, des chansons avec leur musique, des nouvelles relatives aux affaires d’État, et, sur le tout, beaucoup de méchancetés. Elles n’en firent pas le succès.

Le Mercure savant ne dura que deux mois ; il s’arrêta après son second volume, celui de février 1684.

Il n’eut qu’un seul bon résultat, mais très-indirect, et sans que Blegny son rédacteur s’y trouvât pour rien. Il fut cause que quelqu’un donna à Bayle l’idée de la célèbre publication périodique, où, comme on l’a dit, il fonda la critique littéraire. Lui-même avoua ce qu’en cela il devoit au Journal de Blegny, que, d’ailleurs, il trouvoit détestable :

« Je vous dirai, écrit-il le 8 août 1684 à M. Lenfant, à Rotterdam, que le dessein du Journal que l’on m’inspira et que je goûtai quand j’eus vu les deux tomes du Mercure savant, qui avoient paru en janvier et en février, et qui avoient fort déplu, quant à l’exécution, quoique le projet en eût été agréable, s’exécute depuis le mois de mars. Il s’intitule, non pas Journal, mais Nouvelles de la République des lettres. »

D’autres affaires que celles de sa Gazette avoient vivement occupé, et même, à un certain moment, gravement inquiété Blegny, pendant le temps qu’il la faisoit paroître.

Il tenoit chez lui, on l’a vu plus haut, une Académie de nouvelles découvertes, dont cette Gazette n’étoit pour ainsi dire que le compte-rendu mensuel ; de plus, il avoit ouvert un cours de Chirurgie, où il donnoit des leçons particulières aux garçons chirurgiens, et un cours de Pharmacie, qui étoit une école du même genre pour les garçons apothicaires. Son ardeur de professer et de doctoriser étoit telle que, suivant Moréri, « il s’avisa même de faire un cours de perruques pour les garçons perruquiers. »

On s’en amusoit dans le public, mais on n’en rioit pas dans le monde des médecins et des chirurgiens, dont cette rage d’accaparements narguoit et froissoit les priviléges. Pouvoit-on souffrir qu’un intrus, sorti l’on ne sait d’où, qui n’étoit ni de l’Académie de médecine, ni de celle de chirurgie, autrement dite Académie de Saint-Côme, se permît de pratiquer, comme s’il appartenoit à l’une et à l’autre, de professer sur toutes les matières de leur compétence, et, qui plus est, d’en écrire ?