Chacun de ses ouvrages y avoit soulevé de véritables tempêtes, ceux notamment où, avec aussi peu de mesure que de modestie, il s’adjugeoit une sorte de science universelle, et se posoit presque en dieu de la médecine. N’avoit-il pas osé publier, dès 1673, trois volumes sous ce titre : Nouvelles découvertes sur toutes les parties de la médecine, et, en 1679, deux volumes encore, qu’il avoit intitulés le Temple d’Esculape, comme si lui seul en avoit la clé ?
Toutefois, le sachant très-puissamment soutenu, on le laissoit faire. C’est à peine s’il y eut contre ses livres quelque protestation écrite, telle que la brochure du chirurgien Devaux, Découverte sans découverte, faite à propos de l’impudente publication de Blegny, Découverte du véritable remède anglois contre les fièvres[62].
[62] V. les Mémoires littéraires du P. Des Molets, t. VIII, 1re partie, Éloge de Devaux.
On attendoit pour l’attaquer et tâcher de détacher de lui les protections dont il faisoit sa force, qu’il donnât prise à quelque action sérieuse. C’est ce qui arriva vers la fin de 1681, dans une circonstance que ses ennemis de la Faculté surent envenimer, et qui leur permit non-seulement de faire passer M. de La Reynie de leur côté, mais encore d’ébranler la confiance que Monsieur avoit en Blegny.
Un factum que celui-ci dut rédiger pour se défendre, et dans lequel les besoins de sa justification l’entraînèrent à donner de nombreux détails sur lui-même, va nous mettre au fait de cette affaire et incidemment nous compléter plusieurs points de sa biographie.
A cette époque les dissections n’étoient permises qu’à ceux qui relevoient des Académies de chirurgie ou de médecine, ou qui en avoient obtenu, de la Faculté, l’autorisation. Faire enlever un cadavre sans qu’elle eût été prévenue et le disséquer en dehors de l’amphithéâtre des Écoles, étoient choses des plus graves, et qui pouvoient vous attirer une peine fort rigoureuse.
Or, il arriva qu’en décembre 1681 les doyens et docteurs furent avisés qu’un jeune chirurgien nommé Desnoues, qui, en qualité de membre de l’Académie des nouvelles découvertes, fondée par Blegny, « donnoit des leçons secrettes à plusieurs étudiants », dans une chambre dépendant de cette Académie, s’étoit fait apporter par le garçon de salle, Baptiste, de chez le fossoyeur Pajot, le corps d’une petite fille de cinq ans, et en avoit commencé la dissection.
Les doyens firent saisir le corps par l’huissier Masson, chez Desnoues, et, sur leurs instances, le lieutenant de police ouvrit une action dans laquelle ils insinuèrent tout d’abord que Blegny, qu’ils visoient surtout, devoit être compris, comme maître de l’Académie où la dissection s’étoit faite.
On commença toutefois par n’arrêter que Desnoues. Quand il fut à la Conciergerie, il parla. C’est ce qu’on désiroit. Il chargea Blegny ; or, comme, en attendant, une démarche avoit été faite avec plein succès, le 21 janvier 1682, par Me Nicolas Liénard, doyen de la Faculté de médecine, à la tête de sa compagnie, auprès de Monsieur, « en son Palais », pour lui remontrer respectueusement, ainsi que d’ailleurs l’en avoit déjà prévenu M. de La Reynie, qu’une protection telle que la sienne n’étoit pas due à un pareil homme « qui, disoit le doyen, profane en tout lieu vostre grand nom[63] » ; Blegny se trouvoit alors sans défenseur.
[63] Discours à S. A. R. en son palais à Paris, par Me Nicolas Liénard, etc., in-4o.