S’il n’a pas été examiné à Saint-Côme, c’est qu’il n’a pas fait son apprentissage à Paris[67]. Il est donc faux que la maîtrise lui ait été déniée « à cause de ses mauvaises mœurs et de son incapacité ».
[67] Id., p. 12.
Ils ont été encore plus loin que cette accusation de mœurs scandaleuses. Ils ont fait courir le bruit qu’une de ces terribles affaires criminelles, comme il y en eut tant à l’époque de la Brinvilliers et de la Voisin, l’avoit eu pour complice, et qu’il avoit même fallu à cette occasion s’assurer de lui. « Pendant, dit-il, qu’il estoit en Flandres près de S. A. R. Monsieur, ils publièrent partout qu’il estoit à la Bastille, pour le poison. »
Son seul crime — et c’en est un des plus impardonnables à leurs yeux — est d’avoir écrit quelque part « qu’il y a des docteurs sans doctrine et des doctes sans doctorat ». Ils se sont reconnus, et leur première vengeance a été de crier que lui aussi étoit un faux docteur. Il est vrai qu’il n’a point passé par les colléges et qu’il n’a pris de degrés dans aucune faculté. Il n’en est pas moins prêt à soutenir dans une dispute réglée les questions les plus difficiles, « soit de médecine, soit de physique », contre les plus savants.
Son livre sur la guérison des fièvres a été le plus attaqué ; il le défend à outrance. Il se montre aussi très-ardent à prouver l’excellence d’un cordial — on le trouvera décrit plus loin — « auquel il a donné la forme d’opiatte (sic) », et qui ne seroit, à les entendre, autre chose que « l’orviétan », dont il auroit acheté le secret à Hiéronimo Cei. Il ne récuse pas celui-ci, son ami et son compère, mais il nie le reste.
Pour conclure, il espère que ses juges le feront sortir de cette affaire, non-seulement libre et justifié, mais indemnisé :
« Il oze préjuger que la Cour, en prononçant son absolution et déclarant l’escrou fait de sa personne injurieux, tortionnaire et desraisonnable, condamnera ceux qui l’accusent à luy faire réparation d’honneur, en 10,000 livres de dommages et intérêts, à quoi il se restreint, et en tous les despens du procez. »
Une note manuscrite, mise au bas de l’exemplaire du factum qui nous a servi pour tous ces détails, dit que l’arrêt fut rendu sur le rapport de M. Amproux, le 12 juillet 1683, mais n’ajoute pas s’il fut ou non favorable. Nous croyons qu’il dut l’être, car nous trouvons quelques mois après Blegny reprenant ses publications avec plus d’impudence et d’emphase que jamais. En 1684, par exemple, peu de mois après sa mise en liberté, il fait paraître un volume in-12 avec ce titre singulier : La doctrine des rapports, fondée sur les maximes d’usage et sur la disposition des nouvelles ordonnances.
Ses emplois semblent lui être restés, du moins en partie. Peut-être n’a-t-il plus sa charge chez Monsieur, ni celle de « premier chirurgien », qu’il s’étoit fait donner chez la Reine en 1678, mais il est toujours médecin du Roi, « préposé, comme il ne manque pas de le répéter partout, à la recherche et vérification des nouvelles découvertes de médecine. »
Son peu de fidélité dans l’exercice de cette fonction délicate lui attira une nouvelle disgrâce. Il avoit fondé, aux environs du faubourg Saint-Antoine, à Pincourt — nous dirions aujourd’hui Popincourt — une sorte de maison de santé avec jardin de plantes médicinales, dont il sera parlé plus bas, et près de laquelle logeoit « un certain prieur », comme il l’appelle[68], qui se mêloit aussi de remèdes.