De 1688 à la fin de 1690, il ne publia rien. Il étoit occupé de son livre : Les Adresses de la ville de Paris, dont, ainsi que nous l’avons dit, il avoit sans doute emprunté l’idée à celui des adresses de Londres publié en 1677. Il lui falloit un privilége, mais, comme dans cet ouvrage, il vouloit plus ou moins exploiter ceux qu’il y recommanderoit, et, sous prétexte de parler de tout le monde, parler sans cesse de lui-même, en se ramenant à chaque coin de page, à tort et à travers et pour n’importe quelle raison, il se garda bien de demander ce privilége en son propre nom. Sa voisine, la veuve Nyon, libraire sur le quai Conti, se le fit accorder à sa place dès le 14 juillet 1690 et se chargea de faire imprimer le manuscrit chez l’imprimeur Rondot. Un pseudonyme sur le titre, celui d’Abraham Du Pradel, fut, pour lui-même, afin de ne pas se trahir, tout ce que se permit Blegny.

Le petit volume, qui se compliquoit d’un almanach, devoit de toute nécessité être prêt le premier janvier 1691 ; il le fut. Réussit-il ? Nous le pensons. Il avoit d’avance une clientèle de lecteurs toute faite : chez les étrangers de passage à Paris, chez les gens de province et même chez les Parisiens qui, à cette époque comme à la nôtre encore, n’ignoroient rien tant que ce qui se trouve à Paris de bon à acheter et de curieux à voir.

Ce succès, quoiqu’il eût rencontré de l’opposition, car beaucoup, même dans le monde des marchands, s’étoient trouvés froissés de ce qu’on les eût nommés sans leur permission, encouragea Blegny. Pour l’année suivante, tout en tenant compte de ces plaintes, qui paraîtront bien singulières à présent que la réclame est partout courue et nulle part évitée, il voulut faire mieux, être plus varié, plus complet. Ce fut sa perte.

Il s’en étoit tenu, la première année, presque exclusivement aux adresses marchandes ou industrielles. Pour la seconde, que nous reproduisons ici, avec le titre nouveau qu’il lui donna, il prétendit y joindre les adresses de Messieurs des Fermes, du Conseil d’État, etc., etc., celles aussi des Curieux célèbres et des Dames curieuses, et bien d’autres encore.

Les plaintes grossirent en conséquence. De quoi se mêloit-il ? De quel droit ces indiscrétions qui ne pouvoient qu’attirer des nuées d’importuns chez les personnes dont il indiquoit ainsi la qualité et l’adresse ? N’empiétoit-il pas d’ailleurs, en bien des points, sur ce que, par privilége, l’État de France pouvoit seul publier.

Il y avoit dans tout cela beaucoup plus qu’il n’en falloit pour faire supprimer Le Livre commode. Camusat dit que Blegny reçut ordre de ne pas le continuer parce qu’il fut trouvé détestable[72]. Nous croyons bien plutôt que ce fut pour les raisons dont nous venons de parler, qu’il dut ne plus paroître, et que même — ce qu’ignoroit Camusat — il fut saisi. Nous avons trouvé les procès-verbaux qui le prouvent[73].

[72] Histoire critique des journaux, t. I, p. 230-231.

[73] Collection Delamarre, aux mss. de la Biblioth. nat., no 21,739, p. 110.

Le 29 février 1692, c’est-à-dire deux mois après la publication de la seconde année, la veuve Nyon fut requise par Denis Aumont, sergent à verge, d’avoir à lui présenter le privilége en vertu duquel elle avoit fait imprimer le Livre commode contenant les adresses de la ville de Paris et à lui déclarer le nombre d’exemplaires qui lui en restoit. Elle répondit que le privilége étoit demeuré entre les mains du sieur Rondot, par qui elle en avoit fait faire l’impression, et elle offrit de le retirer et de le rapporter. Quant aux exemplaires, dont la plus grande partie n’avoit pas encore été vendue, elle offrit aussi de les rapporter « en blanc », c’est-à-dire non reliés, au nombre de deux mille cinq cents.

Aumont se les fit présenter et les saisit. Même visite fut faite chez Rondot l’imprimeur.