En est-il quelqu'une, Messieurs, qui puisse égaler celle du sieur Berlhe? Par artifice et par souplesse, il fut vainqueur de la demoiselle Lajon; mais la victoire le rendit cruel: non content d'avoir enchaîné le cœur de cette jeune fille, il voulut encore mettre son corps dans les fers et s'ériger de toutes les façons en maître tyrannique, en la traitant plus cruellement que si elle eût été une esclave.
Quelles marques, en effet, d'un plus grand empire et d'une plus grande barbarie, que d'envelopper de chaînes une jeune personne, réduire son corps en servitude, l'enfermer dans une prison qui la suit partout et qu'elle porte toujours avec elle, la captiver par un cadenas dont on laisse au plus jaloux Florentin le soin d'imiter la structure?
Une espèce de caleçon, bordé et maillé de plusieurs fils d'archal entrelacés les uns dans les autres, forme une ceinture qui va aboutir par devant à un cadenas dont le sieur Berlhe a la clef; ce contour, qui forme l'enceinte de la prison dont il est le geôlier, a diverses coutures qui sont cachetées au moyen des empreintes de cire d'Espagne rouge, posées d'espace en espace; le sieur Berlhe en a le cachet, qui est d'une gravure toute singulière et inimitable; mais il n'y a rien de surprenant en cela: un concierge prend ordinairement ses précautions et veut être sûr de ses grilles et de ses verrous.
Toute cette machine est construite de façon qu'à peine il reste un tout petit espace tout hérissé de petites pointes qui le rendent inaccessible; le sieur Berlhe aurait bien voulu pouvoir le fermer, mais les nécessités de la nature s'y sont opposées; encore ce petit détroit est-il garni d'une quantité d'empreintes qui, se répondant circulairement les unes aux autres, sont comme autant de sentinelles qui veillent à la sûreté de la place, ou comme autant d'eunuques qui gardent la porte des plaisirs et tiennent nuit et jour sous la clef le séjour des délices.
Un pareil mécanisme, Messieurs, est-il celui d'un novice? Ne faut-il pas, au contraire, s'être nourri depuis longtemps dans le goût de l'amour charnel, en connaître tous les aboutissants, pour produire de pareilles inventions et se faire des réserves dans ce goût?
Voici ce que dit sur cet article le sieur Berlhe dans son interrogatoire: «Interrogé, si pour continuer d'abuser de la demoiselle Lajon et prévenir qu'elle n'eût commerce avec d'autres hommes, il ne lui appliqua une ceinture à l'anglaise[30] avec un cadenas dont il a la clef; sur laquelle ceinture il y a plusieurs cachets faits avec de la cire d'Espagne rouge et avec une empreinte qu'il porte sur lui et confrontait toutes les fois qu'il allait trouver cette fille, à laquelle il ôta cette ceinture lors de ses couches et la lui remit ensuite.
A répondu qu'il n'a jamais vu cette ceinture, mais qu'à la vérité la demoiselle Lajon lui avait dit l'avoir faite et se l'être appliquée elle-même.
Quand le fait serait tel que le sieur Berlhe l'avance, ce serait une preuve qu'il est d'un tempérament extrêmement jaloux et que la demoiselle Lajon, ayant voulu guérir ses défiances, se serait mise elle-même dans une espèce de torture; cette démarche serait donc une preuve et de la jalousie du sieur Berlhe et de l'attachement que la demoiselle Lajon avait pour lui. Mais cette fausse allégation du sieur Berlhe est détruite, parce qu'il résulte de la procédure «que la demoiselle Lajon portait sur son corps une ceinture de fil d'archal garnie sur devant, où il y avait un cadenas de fer, qui lui avait été appliqué par le sieur Berlhe, lequel en avait la clef, de même que le cachet, dont l'empreinte paraissait être en cire d'Espagne, en plusieurs endroits de cette ceinture; qu'on a effectivement vu, dans plusieurs occasions, ce cachet entre les mains du sieur Berlhe et que celui-ci a dit que, quoique la demoiselle Lajon restât à Nîmes et lui à Beaucaire, il était certain de sa fidélité et qu'elle ne pouvait point assurément avoir de fréquentations avec un autre homme, parce qu'il avait pris ses précautions là-dessus.»
De quel front le sieur Berlhe va-t-il donc dire qu'il n'a jamais vu cette ceinture, tandis que c'est l'ouvrage de sa jalousie? Comment peut-il avancer que la demoiselle Lajon se l'est appliquée, tandis qu'il l'a lui-même mise en place et qu'il a avoué que, par un effet de sa prévoyance, il avait pris lui-même cette précaution?
C'est aussi pour cela, Messieurs, qu'il n'a point voulu remettre ni le cachet, ni la clef, qu'il a même encore en son pouvoir; et par là la demoiselle Lajon a été obligée de vous présenter requête pour que, au premier commandement qui sera fait au sieur Berlhe, il soit tenu de remettre l'un et l'autre devers le greffe et que par deux accoucheuses nommées d'office et dûment sermentées il soit procédé à l'ouverture de ce cadenas et à la levée de la ceinture: dont elles feront leur rapport, pour être joint aux charges.