Cette requête n'a produit aucun effet auprès du sieur Berlhe, bien qu'elle lui ait été signifiée; il s'est contenté de dire, dans ses défenses, que la demoiselle Lajon voulut cette ceinture, et il croit par là d'être, sans doute, dispensé de faire cette remise: on va copier ses propres termes: «Qu'on ne fasse pas parade de cette ceinture, dit-il, car, outre que la demoiselle Lajon la voulut, par un effet de sa plaisanterie, elle ne saurait d'ailleurs augmenter ses prétendus dommages et intérêts, puisqu'elle ne peut pas lui avoir porté aucun préjudice.»
Mais expliquons ce mot: vouloir.
En premier lieu, vouloir, c'est désirer quelque chose de quelqu'un, car on n'a pas besoin de vouloir une chose qu'on a déjà soi-même; la ceinture en question était donc entre les mains du sieur Berlhe lorsque, selon ses propres termes, la demoiselle Lajon la voulut: par conséquent, il en a imposé lorsqu'il a dit, dans son interrogatoire, qu'il n'a jamais vu cette ceinture.
En second lieu, vouloir, c'est prétendre sans regret, c'est accepter même avec un certain plaisir ce qu'on nous donne, de sorte que vouloir une ceinture c'est souffrir tranquillement qu'on nous la mette, c'est la recevoir sans murmure, c'est y consentir avec une espèce de complaisance; mais cette même volonté, cette résignation ou, pour mieux dire, cette soumission à une fantaisie si extravagante n'est-elle pas elle-même un effet et une suite de la séduction?
Une fille qui, en devenant la victime d'un impudique, en devient aussi l'esclave a-t-elle, Messieurs, la liberté de penser, tandis qu'elle a l'esprit à la gêne? A-t-elle la liberté d'agir d'elle-même, tandis que, par l'effet de la séduction, elle n'envisage, elle n'écoute d'autre loi que celle que le caprice dicte à son maître et qu'enfin elle se laisse conduire au gré de son tyran?
N'est-il donc pas bien aisé de connaître précisément quelle a été la volonté qui a dirigé cette démarche? Présumera-t-on que ce soit celle de la demoiselle Lajon? D'un côté, sa vertu était à l'abri de ces sortes de précautions; d'autre part, contente du choix que le sort lui avait procuré et que le sieur Berlhe avait déterminé, elle n'a jamais pensé qu'à celui qui a eu les prémisses de son cœur; de sorte que quand même on présumerait qu'elle ait voulu cette ceinture, qu'elle se la soit laissé mettre sans chagrin et sans regret, c'est une preuve sensible qu'elle aurait regardé avec la même indifférence qu'elle eût cette ceinture ou qu'elle ne l'eût pas, parce qu'en effet sa sagesse n'a jamais dépendu ni des verrous, ni des cadenas.
Cette démarche, en l'attribuant à la demoiselle Lajon, aurait donc été d'elle-même indifférente, au lieu qu'il est bien plus raisonnable de penser qu'elle a été produite par un motif spécieux; or la procédure prouve que ce motif n'était autre que la prévoyance, la précaution ou, pour mieux dire, la jalousie du sieur Berlhe, puisqu'il a assuré que la demoiselle Lajon ne pouvait sûrement point avoir de fréquentations avec un autre homme, parce qu'il avait pris lui-même ses précautions là-dessus.
Ce sont là, Messieurs, des précautions à l'italienne, et il ne sera pas hors de place de dire ici qu'elles sont de l'invention de François Carrara, viguier impérial de Padoue[31]. L'histoire nous apprend que ce seigneur fut fameux par ses cruautés et met au nombre de ses crimes celui d'avoir eu la barbarie de cadenasser ses maîtresses: on conserve même encore à Venise, dans le palais de Saint-Marc, un coffre de toilette où il y a plusieurs de ces ceintures[32] et de ces cadenas, qui étaient tout autant de pièces du procès qui fut fait à ce monstre.
Cette mode ne fit pas d'abord fortune. Comme Carrara fut étranglé à Padoue par arrêt du Sénat de Venise, l'an 1405[33], les jaloux de ce temps-là admirèrent l'invention, mais ils n'osèrent pas se servir d'une précaution qui avait coûté si cher à son auteur; dans les suites, ils l'introduisirent peu à peu chez eux; bientôt le nombre des coupables les rendit impunis, et enfin les choses sont venues au point que, selon le célèbre Voltaire,
Depuis ce temps, dans Venise et dans Rome,
Il n'est pédant, bourgeois, ni gentilhomme
Qui pour garder l'honneur de sa maison
De cadenas n'ait sa provision.
Là tout jaloux, sans crainte qu'on le blâme,
Tient sous la clef la vertu de sa femme.