On trouve dans des mémoires[34], écrits depuis peu, la description d'un de ces cadenas modernes: «C'est une espèce de cotte de maille faite à peu près comme le fond d'une fronde, qui rend la route impénétrable; quantité de petites chaînes attachent ce réseau à une ceinture que des rubans diversement attachés rendent presque immobile.»
Nous lisons dans Brantôme[35] que cette précaution que les Italiens ont trouvé bon de prendre avec leurs femmes faillit à s'introduire en France, sous le règne de Henri II. Un marchand italien, dans le dessein de faire glisser cette mode chez les Françaises, s'avisa d'étaler à la foire Saint-Germain une douzaine de ces ceintures de fer; mais il fut d'abord menacé d'être jeté dans la Seine s'il se mêlait de ce trafic, ce qui l'obligea de resserrer sa marchandise et de s'enfuir. «Et depuis», dit un auteur[36], «personne ne s'est avisé en France de faire fabriquer de ces cadenas, ni d'en faire venir d'Italie.»
Il était donc, Messieurs, réservé au sieur Berlhe de faire la seconde tentative pour l'introduction des cadenas en France; et le même motif qui engage les Italiens à cadenasser leurs femmes lui a suggéré d'avoir recours, à l'égard de la demoiselle Lajon, à une ceinture si gênante.
Tel est, Messieurs, le funeste effet de la jalousie, passion qui n'est pas moins le bourreau de celui qui aime que de l'objet aimé, et qui n'est bonne qu'à hâter, le plus souvent, le malheur que l'on redoute: mais voyons de quelle nature est cette jalousie chez le sieur Berlhe.
Les Italiens sont jaloux par tempérament: or le sieur Berlhe étant d'Avignon, ville presque italienne, et où l'italianisme est, en quelque façon, sur le trône, il n'est pas surprenant que ce tempérament jaloux se retrouve chez lui et qu'il soit effectivement aussi jaloux qu'un Italien.
Les Espagnols sont jaloux par un sentiment de vanité et d'amour-propre, qui fait le principal caractère de cette nation: or le sieur Berlhe, en cadenassant la demoiselle Lajon, n'écoutait que son amour-propre, parce qu'en effet il n'y a point de passion où l'amour de soi-même règne si puissamment que dans l'amour; de sorte qu'on est plus disposé à sacrifier le repos de ce que l'on aime qu'à perdre le sien propre; on peut donc conclure avec raison que le sieur Berlhe est aussi jaloux qu'on peut l'être en Italie et en Espagne, et que c'est l'esprit de ces deux nations qui lui a inspiré la structure et l'usage de ce cadenas.
Mais parce que la demoiselle Lajon s'est rendue aux artifices de ce séducteur, parce qu'elle a écouté les leçons d'amour qu'il a données à son cœur novice, pensait-il qu'elle se rendît à d'autres? La vertu de cette jeune fille qui lui avait tant coûté à séduire ne devait-elle pas être à l'abri de ses soupçons extravagants? L'homme ne saurait-il donc être jaloux sans que la femme lui soit infidèle? Un soupçon chimérique sera-t-il la preuve de la réalité, et la vertu du sexe ne pourra-t-elle donc être conservée que dans un sérail ou sous la garde des eunuques et des verrous?
Jusqu'ici, messieurs, les Françaises ont joui de leur liberté; cette faculté naturelle si aimable et si précieuse, par laquelle on est libre d'agir et de se déterminer par soi-même, voudra-t-on la leur ôter aujourd'hui, pour les plonger dans l'esclavage? Elles sont toutes, comme l'on voit, intéressées dans la cause de la demoiselle Lajon; et l'on a vu autrefois les Français résister vigoureusement à l'introduction d'un tribunal tyrannique inventé au delà des monts[37]; les Françaises aujourd'hui ont un égal intérêt à se raidir contre la mode des cadenas; elle vient du même côté, elle porte avec elle le même caractère d'esclavage et de tyrannie.
Elles sont donc, avec raison, jalouses de leur liberté; la nature a voulu les favoriser de ce trésor, peuvent-elles être blâmées de vouloir le conserver? Libres par leur naissance, deviendront-elles esclaves par les suites de l'amour ou par la force de la jalousie? Leur vertu est plus méritoire, dès qu'il leur est libre de suivre le bien ou le mal; la fera-t-on désormais dépendre de la force et de la nécessité où elles seront d'être vertueuses? La liberté ne fait-elle pas le mérite de toutes les actions? Que deviendront-elles si on la leur ôte? Les corps, ainsi que les esprits, ont leurs fonctions, c'est la vertu qui doit les diriger, c'est la retenue et la modestie qui doivent en former le caractère; ne serait-il pas à craindre que, par le penchant vicieux de la nature, elles ne fussent plus portées aux choses qui leur sont défendues?
Les Italiens et les Espagnols ne mettent leur application qu'à s'assurer de la possession de la personne aimée, sans s'embarrasser des sentiments du cœur; mais le plaisir qui naît de cette contrainte n'est ni animé, ni piquant: l'amour se plaît à rendre souvent leurs précautions inutiles, et ce n'est pas sans raison qu'un comique leur adresse les vers suivants: