O vous qui, d'une humeur jalouse,
Sous la clef tenez une épouse,
Malgré tous vos verrous et tous vos cadenas,
L'amour, en prenant ses mesures,
Aura la clef de vos serrures;
Cet oracle est plus sûr que celui de Chalcas.
Les Français, au contraire, cherchent à flatter les belles et à les gagner par la douceur; ils s'appliquent à devoir à leur mérite personnel l'amour de leurs femmes, et c'est la délicatesse de ces sentiments qui assaisonne leurs plaisirs.
Ce n'est pas, Messieurs, qu'il ne puisse y avoir des jaloux partout; nous voyons dans Boniface les extravagances d'un Provençal[38] dont la jalousie ne respirait que fureur et que rage, mais l'on peut dire en général que la France est une heureuse contrée où l'on a respiré de tout temps une liberté honnête, où l'on ne captive point la vertu des femmes, où on leur donne, au contraire, certaine licence, afin que choisissant elles-mêmes ce qui est bon, elles fassent aussi, par elles-mêmes, éclater leur honnêteté et leur mérite; de sorte que le sieur Berlhe ne saurait être assez puni d'avoir rapporté parmi nous le modèle de ces fatales ceintures.
Quel déplaisir ne serait-ce pas pour nos Françaises si cette mode était introduite à leur égard? Comment s'accoutumeraient-elles à cette contrainte? Quel désespoir pour elles de voir transformer des hommes complaisants tels qu'elles les ont eus jusqu'ici en des jaloux inquiets et bourrus qui seraient agités et tourmentés de ces vaines inquiétudes qui rendent suspecte la vertu la plus pure, qui observeraient tous leurs pas et leurs démarches! Chez ces esprits ombrageux, les paroles seraient scrupuleusement pesées, les moindres expressions seraient exactement épluchées, les regards seraient attentivement examinés, la palpitation même du cœur ne serait pas exempte de recherche; l'ombre du mal serait regardée par ces rigides censeurs, par ces surveillants incorruptibles, comme une certitude avérée du crime; enfin les verrous et les grilles, disons encore les cadenas, grâce à la mode du sieur Berlhe, seraient de nouveaux expédients que leur jalousie introduirait.
C'est ainsi, Messieurs, que les Italiennes et les Espagnoles se sont laissé peu à peu subjuguer par une gêne qui ne fait qu'irriter la violence de leurs désirs; elles se trouvent, par la force de la contrainte, dans la fureur d'une passion révoltée: la plupart d'elles ne sont redevables de leur sagesse qu'aux verrous; les cadenas, qui sont les garants les plus prochains de leur fidélité, assurent, il est vrai, la vertu de ces femmes, mais ce n'est pas leur faute si la contrainte que des soupçons impertinents leur ont imposée les empêche de faire de leurs maris ce qu'ils appréhendent d'être.
En effet, plus on affecte d'ôter la liberté à une femme, plus elle est excitée à franchir le pas, plus elle pense à perdre une chose de la perte de laquelle on lui fait avoir une si grande idée par la captivité même où on la retient; de sorte que l'on peut dire que cette gêne est l'écueil de la plupart de ces femmes: doit-on, effectivement, attendre une sagesse méritoire de la force et de la contrainte? Si l'on a tant d'estime pour la pureté, ce n'est que pour celle qui est libre et volontaire, car si elle est un effet de la contrainte, dès lors c'est une fausse vertu.
Il est donc plus à propos de contenir le sexe, non par des cadenas, ni par des chaînes matérielles, mais par celles de l'honneur, en lui en inspirant les véritables sentiments; les soins défiants ne font pas la vertu des femmes, il n'y a que l'honneur qui puisse les tenir dans le devoir.
D'ailleurs, Messieurs, comment peut-on se résoudre à rendre malheureuses les personnes qu'on aime? Est-ce vouloir plaire que de faire ainsi vivre dans la gêne l'objet de son amour? «Un amant», dit Platon, «est un ami inspiré des dieux»; mais un amant tel que le sieur Berlhe n'est-il pas inspiré des démons? Est-ce aimer que de cadenasser ainsi l'objet de sa tendresse? M. de la Rochefoucauld a raison de dire que la férocité naturelle fait moins de cruels que l'amour-propre, et que si l'on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il ressemble plus à la haine qu'à l'amitié.
D'où dérive un tel dérangement dans l'esprit de ces sortes d'amants? «C'est, dit l'orateur romain, de la crainte qu'ils ont qu'un autre ne jouisse du même objet»; c'est du soupçon qu'ils ont d'être payés de la même monnaie dont ils payent souvent les autres; ils sont changeants et ils supposent dans autrui le même changement; pour en prévenir les suites, ils ont recours aux cadenas, sans cesser néanmoins d'être eux-mêmes inconstants et légers.
Telle a été précisément, Messieurs, la conduite du sieur Berlhe à l'égard de la demoiselle Lajon. Les différentes circonstances que j'ai relatées caractérisent son crime et doivent déterminer la peine qu'il mérite; il est tout à la fois coupable de rapt et de séduction, mais d'une séduction dont les suites ont été extraordinaires; il convient d'examiner les peines qui y sont attachées.