En effet, Messieurs, la virginité procure à une fille ce qu'elle ne devait recevoir qu'en l'autre vie. C'est à la virginité seule qu'il appartient de faire voir sur la terre, qui est un lieu de mortalité, une image et une vive représentation de la vie immortelle. Enfin, la virginité est le premier des états de la vie; c'est l'ornement des mœurs, la sainteté du sexe et une belle fleur qu'on doit conserver chèrement et précieusement.

La demoiselle Lajon a perdu, par les artifices du sieur Berlhe, cette fleur qui n'est autre chose que la vie de l'honneur, vie infiniment plus précieuse que celle de la nature; si le sieur Berlhe avait ôté la vie à cette jeune fille, qu'aurait-elle perdu, que ce qu'elle doit perdre un jour tout naturellement par la loi commune à tous les mortels? Mais en lui ravissant son honneur, il lui a enlevé ce que la mort même n'aurait pu lui ravir; elle existe à la vérité, mais c'est comme si elle était morte; elle est fille, mais elle n'est plus vierge; elle a perdu ce qu'elle avait de plus cher, et cette perte est d'une nature à ne pouvoir être réparée.

Les livres saints disent que la vierge d'Israël est tombée et qu'il n'y a personne qui puisse la relever; et saint Jérôme, écrivant à ce sujet, ne fait pas de difficulté de dire que, quoique Dieu soit tout-puissant, il ne peut pas toutefois rendre la virginité à une fille qui l'a une fois perdue, ni la décorer de cette fleur qu'on lui a ravie.

L'infamie est une suite de cette perte, à cause de la honte que les hommes ont attachée spécialement à la faiblesse du sexe; de sorte que dès qu'une fille est assez malheureuse d'avoir perdu sa virginité, c'en est fait, la voilà déshonorée, on ne la regarde plus qu'avec dédain et avec mépris.

Est-il, Messieurs, une indemnité proportionnée à cette perte? Les dommages et intérêts qu'on accorde à une fille déshonorée ne servent en quelque façon qu'à révéler sa faute à tout l'univers, parce que son aventure infortunée est annoncée dans un tribunal dont les lois ne sont rendues que pour être publiées: il n'y a donc que l'accomplissement des promesses du séducteur qui puisse, au jugement des hommes, effacer une telle tache, et c'est pour cela même que les dommages doivent être très considérables, pour obliger le sieur Berlhe à s'unir à la demoiselle Lajon par les liens sacrés du mariage.

La qualité des parties, leur naissance, leur fortune, le mérite de la demoiselle Lajon, la conduite même de son amant, tout devrait l'engager à cet établissement.

Mais c'est ici, Messieurs, un ravisseur d'un caractère tout nouveau: il avoue les recherches et les fréquentations, il ne disconvient point qu'il ne soit l'auteur de la grossesse de son amante, et cependant il ne veut pas satisfaire à ses promesses.

Il est coupable, puisque la séduction et l'enlèvement sont prouvés, et il ne rougit point; il est troublé plus que jamais par les remords de sa conscience, et jamais tant d'apparence de sécurité chez lui.

Enfin, il viole la foi des serments; il viole les lois; il rend une jeune fille malheureuse; et tout cela dans l'esprit de ce ravisseur n'est qu'un badinage; il a badiné en séduisant et n'a séduit que pour badiner. Appliquons-lui donc ce trait de l'Écriture où le Sage, parlant de la folle excuse de celui qui trompe les droits de l'amitié, lui fait dire, lors de sa conviction, que sa fourberie n'est qu'un badinage.

Mais depuis quand, messieurs, regarde-t-on comme un badinage la sévère disposition des lois? Depuis quand traite-t-on de plaisanterie le trouble qu'un ravisseur jette dans la société civile, l'opprobre dont il couvre une famille, la triste situation où il met une jeune fille qu'il a déshonorée avant même que son âge lui ait permis de paraître dans le monde.