Cet aimable bavard de Tallemant nous a transmis de son côté une historiette suggestive. «Le premier président Le Jay fut sollicité une fois par une jolie personne qui feignait que son mari était si jaloux qu'en s'en allant il lui avait mis un brayer de fer. Cela enflamma le président; le brayer n'était pas si fermé qu'on ne le pût reculer; mais le bonhomme y gagna une vache à lait. C'était une malice qu'on lui faisait[11].»
On prétend bien aussi que le duc de Ventadour avait préservé de la même façon la vertu de sa fragile épouse. «Toutes les personnes un peu au fait de l'histoire intime de la cour de Louis XIV, écrit G. Brunet, savent que le duc de Ventadour, très laid, très contrefait, épousa Mlle de la Motte-Houdancourt, qui, par sa beauté et ses galanteries, fit beaucoup parler d'elle. Mme de Sévigné rapporte le mot malin de Mme Cornuel sur le bruit qui courut au sujet du moyen employé par le duc pour déjouer les intentions des adorateurs de son épouse: «Il a mis un bon suisse à la porte!» M. Brunet pense que ce suisse était également «un brayer de fer». Mais Mme de Sévigné ajoute: «Mme Cornuel dit que le duc de Ventadour a mis un bon suisse à sa porte, en donnant une belle maladie à sa pauvre femme.» La précaution du duc, moins délicate sans doute encore, n'a donc qu'un rapport lointain avec la ceinture de chasteté.
Le savant latiniste Nicolas Chorier, si documenté sur les questions techniques du baiser, nous a donné, au sujet de ces instruments, des détails piquants. Et d'abord voici comment un mari, sous l'impulsion d'une maîtresse jalouse, décide sa femme à revêtir la ceinture protectrice. Tullia raconte l'incident à son amie Octavia:
«OCTAVIA.—J'ai entendu, à propos de cette ceinture de chasteté, je ne sais quelles conversations qui se tenaient ces jours derniers entre Giulia et ma mère. Mais je ne vois pas bien quelle est la raison d'être de cette ceinture qui rend les femmes chastes.
TULIA.—Tu l'apprendras. Le lendemain, comme Giulia se levait, Giocondo s'approche d'elle; tous témoins étaient éloignés; il déplie cette ceinture. Elle se met à rire: «—Qu'est-ce que cet objet que tu tiens et où je vois reluire de l'or? demanda-t-elle.—Il te faut mettre cette ceinture, lui répondit-il, pour te prémunir contre la souillure maternelle. Cela s'appelle une ceinture de chasteté; Sempronia, ma maîtresse, a porté celle-ci avant toi, pendant plusieurs années; tu la porteras à ton tour. C'est de cette façon qu'elle a acquis sa bonne renommée et j'espère que tu en acquerras une aussi bonne.» Le grillage d'or pend à quatre chaînettes d'acier, recouvertes de velours de soie et réunies avec le même art à une ceinture de même métal. Deux de ces chaînettes d'un côté, deux de l'autre, soudées à la grille, la soutiennent par derrière et par devant. Par derrière, au-dessus des reins, la ceinture est fermée au moyen d'une serrure faite pour une toute petite clef. La grille, haute de six pouces environ et large de trois, va ainsi du périnée à la partie supérieure des lèvres externes; elle couvre tout l'espace qui s'étend entre les deux cuisses et le bas-ventre. Comme elle est formée de trois rangs de mailles écartées, elle permet le passage de l'urine, mais ne laisserait pas pénétrer seulement le bout du doigt. Ainsi, comme d'une cuirasse, se trouve défendue contre les mentules étrangères cette partie dont celui qui, de par la loi de l'hymen, en est le propriétaire, sait se rendre, quand il le veut, l'accès facile.
OCTAVIA.—Que dut se dire en elle-même la nouvelle mariée?
TULIA.—Ce que tu te diras en toi-même avant quelques jours, car on fabrique aussi pour toi un instrument de ce genre.
OCTAVIA.—J'ignorais ce que machinait Caviceo lorsqu'il me disait, de la ceinture de chasteté, que c'était la meilleure protectrice de la vertu des honnêtes femmes, qu'il me demandait si je voudrais en revêtir une et que ma mère m'en donnait le conseil.
TULIA.—«Que faut-il que je fasse? demanda Giulia, pendant que son mari soulevait les couvertures du lit.—Mets l'un de tes pieds, lui dit-il, entre ces deux chaînettes-là et l'autre entre celles-ci.» Les deux pieds placés, il relève la ceinture par en haut, ajuste la grille devant la fente, entoure de la ceinture la partie inférieure du torse, au-dessus des reins, et ferme la serrure à clef. «Maintenant, ta pudicité est à l'abri, dit-il; tout va bien.» Il lui demanda de se lever nue, de sortir du lit, de marcher; elle se lève comme il le lui ordonne, sort du lit et fait quelques pas; elle ne marche pas, dit-elle, aussi facilement qu'auparavant, forcée qu'elle est d'écarter les jambes à cause de la grandeur de la grille. «Tu t'y habitueras, dit Giocondo; cette gêne n'a rien de bien surprenant, étant nouvelle pour toi.» Il lui ordonne alors de se coucher par terre, à plat ventre, et regarde avec admiration son dos, ses fesses, pendant qu'elle est ainsi allongée, car on dit que la Nature l'a façonnée et polie à l'équerre. Il essaie si l'on peut introduire le doigt ou quoi que ce soit par l'ouverture, y fourre le sien lui-même et sent que c'est impossible. «Tout est en sûreté», dit-il. Aussitôt il va trouver Sempronia. «Maintenant, maîtresse, dit-il, j'ai deux clefs à t'offrir.—Je les accepte très volontiers», répond Sempronia; et les chevaux lancés, ils arrivent tous deux en grande vitesse au comble du bonheur. La chose achevée: «Je te rends, dit Sempronia, cette clef qui va si bien à ma serrure; donne-moi l'autre.—La voici, dit Giocondo; prends-la.—Maintenant, ajoute Sempronia, écoute quelle est ma volonté. Je veux que tu n'aies affaire à Giulia qu'uniquement en vue d'avoir des enfants et que ce soit avec moi que tu prennes tous tes plaisirs. Je veux que vis-à-vis d'elle tu sois un mari, vis-à-vis de moi un amant, un amoureux. Je ne te rendrai donc cette clef que tous les quinze jours et encore après que tu t'en seras servi une fois ou deux. Je ne veux pas, en effet, que Giulia sache ce que tu peux faire en ce genre d'escrime, quelle est la solidité de tes reins, la vigueur de tes muscles[12].»
Plus loin, le même écrivain décrit une ceinture de chasteté qu'un nouveau marié impose à sa femme, par une précaution aussi inutile que stupide. C'est encore Tullia, l'épouse ceinturée, qui fait ses confidences à Octavia: