«Certes, dit-il, je suis bien persuadé que tu es on ne peut plus honnête et chaste, quoique l'on dise ordinairement que les femmes lettrées ne sont jamais bien chastes; néanmoins j'ai peur pour ta vertu, si toi et moi nous ne lui venons en aide.—Qu'ai-je donc fait, quelle faute ai-je commise pour qu'il te vienne à l'idée un soupçon pareil, mon cœur? demandai-je; quelle opinion as-tu de moi? Je n'entends pourtant pas m'opposer à ce que tu as pu résoudre.—Je veux, reprit-il, te mettre une ceinture de chasteté; si tu es vertueuse, tu ne t'en fâcheras pas; dans le cas contraire, tu conviendras que c'est avec raison que je suis porté à agir de la sorte.—Je mettrai tout ce que tu voudras, répliquai-je; quoi que ce soit, je serai heureuse de le porter. Je n'existe que pour toi, je ne serai femme que pour toi, bien volontiers, isolée de tout le reste du monde, que je méprise ou que je déteste. Je ne parlerai pas à Lampridio; je ne le regarderai même pas.—Ne fais pas cela, s'écria-t-il; au contraire, je veux que tu en uses avec lui familièrement, quoique honnêtement, et que ni lui ni moi nous n'ayons sujet de nous plaindre de toi; lui, si tu le traitais trop rudement; moi, si tu lui faisais trop bonne mine. La ceinture de chasteté te permettra de vivre en pleine liberté avec lui et me donnera vis-à-vis de Lampridio sécurité entière.» A l'aide d'un ruban de soie dont il m'entoura le corps au-dessus des reins, il prit alors la mesure, à la grosseur de mon corps, des dimensions que devait avoir la ceinture, puis, d'un autre ruban de soie, mesura l'intervalle de mes aines à mes reins. Cela fait: «J'aurai soin, ajouta-t-il, de te montrer ostensiblement combien je t'estime. Les chaînettes, qui doivent être recouvertes de soie, seront en or; l'ouverture sera en or, et le grillage, en or aussi, sera intérieurement constellé de pierres précieuses. Un orfèvre, le plus renommé de notre ville, à qui j'ai souvent rendu des services, va s'appliquer à en faire le chef-d'œuvre de son art. Je te ferai donc honneur tout en semblant te faire injure.» Je demande dans combien de temps cette ceinture peut être terminée. «Ce sera fait dans une quinzaine», me répond-il; dans l'intervalle, il me demande de ne pas chercher à captiver Lampridio par de trop fréquentes conversations; après, j'en agirai avec lui comme bon me semblera. Nous allâmes nous coucher, et cette nuit-là nous fûmes trois fois heureux.
OCTAVIA.—Tu es chère à Vénus, toi dont en si peu de temps Vénus a favorisé tant de jouissances. Et tu as pu, dans de pareilles courses, ne pas fléchir sous le cavalier?
TULIA.—Certainement, je l'ai pu. Sempronia vint me voir le jour suivant: je rapportai toute l'affaire à Lampridio, qui peu de temps après s'établit chez nous.
OCTAVIA.—Il n'eut pas affaire avec toi ce jour-là?
TULIA.—Ni ce jour-là, ni le reste de la quinzaine. Durant ce temps, je n'eus avec lui aucune conversation familière, lorsque nous voyions fixés sur nous les yeux de Callias ou ceux des valets qui nous observaient par son ordre (... D'un vaurien de valet la langue est la pire chose...) Tu sais quelle est la méchanceté et la perversité de ces gens-là. Mais donne-moi un baiser; je crois voir dans ton visage je ne sais quoi des traits d'un noble Français qui, à Rome, l'an passé, me fit honneur de sa catapulte, sous les auspices et par l'entremise de Lampridio; ses trois compagnons, qui l'aidèrent à la besogne et qui suèrent avec moi, tout solides et robustes qu'ils étaient, ne furent pas à sa hauteur.
OCTAVIA.—Quelle monstruosité entends-je! Tu as mis quatre hommes sur les dents, toi si délicate, si jolie, sans avoir toi-même les reins brisés?
TULIA.—Tu le sauras plus tard. Mais veux-tu que je finisse le récit que j'avais commencé?
OCTAVIA.—Non seulement je le veux, mais je t'en prie.
TULIA.—Le lendemain, lorsque Lampridio vint s'installer chez nous, Callias dit qu'il avait besoin d'aller à notre domaine, près d'Ancône. Tu connais les charmes, la magnificence de notre villa. Comme il en parlait à dîner, Lampridio dit qu'il l'accompagnerait volontiers, si cela lui faisait plaisir; car c'était pour lui, disait-il, un grand bonheur que de respirer librement l'air pur de la campagne. «Rien ne pourrait m'être plus agréable, ajouta-t-il, que d'en jouir avec vous.» Ils y passèrent sept jours de suite et Callias s'habitua si bien à la société de Lampridio qu'aussitôt il le prit pour confident de tous les mouvements de son âme et de ses plus secrètes pensées. Callias vantait mon esprit, mes manières, ma politesse; il disait que ce en quoi je brillais surtout entre toutes les femmes, c'était ma vertu.—«Mais, dit Lampridio, n'est-il pas aisé, quand même elle ne voudrait pas vivre honnêtement, ce que je suis loin de souhaiter, de faire qu'elle ne puisse pas même en être tentée? Sans doute, en ce qui touche la chasteté, on peut se fier à sa femme, aux servantes; mais une bonne serrure est plus sûre. Une femme peut vous tromper, les domestiques se laisser séduire; une serrure ne trompe ni ne se laisse corrompre.—Je suis tout à fait de votre avis, dit Callias, et Stefano, l'orfèvre, me fabrique un grillage qui doit servir de défenses avancées à la forteresse de ma Tullia.—Vous avez fait sagement, répondit Lampridio, de charger cet orfèvre du soin de vos affaires. A vous dire vrai, je veux et souhaite rester uni avec vous d'un lien d'amitié indissoluble; mais nous sommes tous portés au soupçon, et je craignais, si je venais à en user librement avec votre femme, de faire naître en vous quelque défiance (pourrait-il en être autrement?) qui vous chagrinerait et me serait odieuse, à moi. Lorsque vous l'aurez mise sous clef, vous n'aurez absolument plus rien à craindre, à soupçonner. Maintenant, permettez-moi de rentrer demain à la ville; je reviendrai après-demain. Mon notaire doit me donner demain des lettres de Venise, pour une affaire de la plus grande importance, du plus grand intérêt; en m'occupant de mes affaires, je fais les vôtres.» Lampridio revint donc le dixième jour, chargé par Callias de presser Stefano, à qui il avait une lettre à remettre ainsi qu'à moi.—«Pour que vous sachiez bien, lui dit Callias, à quel point je suis persuadé d'avoir en vous un autre moi-même, je vous confie ce que j'ai de plus secret: ma femme ne veut pas qu'aucun homme puisse se douter que je me défie de sa vertu; je dois, en effet, en être assez assuré.» A son entrée dans ma chambre, Lampridio me voit entourée d'un cercle d'amies: parmi elles, Sempronia resplendissait de beauté et d'élégance. Il les salue toutes respectueusement, me remet la lettre de Callias et me dit que les chaînettes d'or et le reste de l'appareil seraient prêts dans trois ou quatre jours. Lorsqu'il revint, Lampridio me trouva seule avec Sempronia.—«Tout va bien, madame, dit-il; sous peu de jours votre ceinture sera confectionnée; cette porte d'or, enrichie de pierreries, dont votre pudicité elle-même s'enorgueillit d'être défendue, reluira, éblouira de splendeurs, au devant de votre jardin.» Il nous mit ensuite l'objet sous les yeux par une description pittoresque. «Mais, ajouta-t-il, sa clef n'était pas elle-même mise sous clef, et en causant de chose et d'autres, pour rire, avec l'orfèvre, j'en ai pris l'empreinte sur ce morceau de cire. Maintenant, comme vous le souhaitez, Sempronia, nous coulerons donc des jours heureux[13].»
Mais voici un document qui nous expose cet immoral usage comme une respectable tradition dans les cours d'Italie.