Dans le Journal de la Régence, de Jean Buvat, en effet, il est dit, à propos du mariage de la princesse Mlle de Valois, fille du Régent, avec le duc de Modène, ce qui suit: «La princesse était remarquablement belle, le cadet, le prince Jean-Frédéric, n'avait pas pu s'empêcher d'en témoigner ses sentiments et de publier partout où il se rencontrait que la princesse d'Orléans, que le prince François-Marie, son frère, allait épouser, était la plus belle personne qui eût jamais paru en Italie et qui fût au monde, qu'elle ne pouvait pas manquer de conquérir tous les cœurs de ceux qui la verraient, et qu'il ne pouvait pas lui refuser le sien, quoiqu'il ne l'eût encore vue qu'en peinture.» Ce qu'ayant été rapporté au prince Ferdinand-Marie, cela n'avait pas manqué de lui faire naître une jalousie si grande qu'il avait persuadé le duc de Modène, son père, que, pour le bien de la paix, il fallait éloigner le prince Jean-Frédéric et l'obliger à se retirer à Rome, où il était depuis deux mois pour se désennuyer.
On disait aussi, par avance, que la jalousie ne manquerait pas d'obliger la princesse, peu après son arrivée à Modène, à se soumettre à la loi que cette passion y a établie, aussi bien que dans les autres cours d'Italie, et même parmi les personnes d'un rang moins distingué, qui est de porter une espèce de cadenas fermant à clef et dont le mari garde jalousement la clef.
C'est comme une ceinture de velours qui enveloppe les reins et les cuisses de la femme, afin que le cadenas soit également soutenu et appliqué directement sur sa partie, de sorte qu'elle se trouve entièrement masquée, en ne lui laissant que l'ouverture nécessaire quand elle a besoin d'uriner, pour la sortie de l'eau[14].
Un aventurier célèbre du dix-huitième siècle, le comte de Bonneval, confirme l'existence de cette coutume en Italie par le piquant récit d'une aventure personnelle.
«Mon quartier fut Cosme. Tous les environs étaient à ma discrétion: j'inspirai à mes troupes une partie de mes sentiments, et tous ces peuples furent fort contents. Je me logeai dans le château, ma table fut pour tous les honnêtes gens qui voulurent y venir prendre place. Le jeu, le bal, les concerts lui succédaient. Le gentilhomme le plus apparent de ce lieu fut le seul qui ne parut pas chez moi. Je l'accablai de politesse, je le fis prier, j'y allai moi-même, tout fut inutile. Je résolus de m'en venger. Il avait une fort belle femme, dont il était jaloux comme un tigre; le bruit public était qu'il avait toujours la clef de certain cadenas. Cet homme était riche et en même temps avare, il allait souvent à la campagne et y passait deux ou trois jours; pendant ce temps-là, sa maison était exactement fermée, personne n'y entrait, personne n'en sortait. Ces difficultés m'animèrent, je mourais d'envie de savoir par moi-même si l'histoire du cadenas était véritable. Je m'avisai de faire battre mes tambours autour de cette maison une nuit presque tout entière. La dame m'écrivit un billet le lendemain, pour me prier de faire cesser ce bruit. Une vieille femme, qui avait été nourrice de son mari, mais qui était tout à fait dans ses intérêts, me dit, en me le remettant, qu'il devait me suffire de troubler sa maîtresse d'une autre façon sans y ajouter le bruit des tambours. Au bas du billet, je lus, en mots à demi effacés: Vous pourrez être sûr. Je donnai à cette femme tout ce que j'avais d'argent sur moi, et lui demandai si je pouvais écrire; elle m'assura que je le pouvais; je le fis dans les termes suivants:
«J'ai reçu avec un profond respect et une reconnaissance infinie le billet qu'il vous a plu de m'écrire. Je suis dans les mêmes sentiments que vous. Il n'est rien que je ne tente et que je ne fasse pour vous en donner des preuves. Si votre maison avait été accessible, il y a longtemps que je vous aurais prévenue. L'amour qui veut nous unir a fait ce que les conversations auraient pu faire. Tenons-nous compte des sentiments qu'il nous a inspirés. Ne cherchons point à nous éprouver et ne nous faisons point languir. J'attends vos ordres.» Cette lettre, assez mal bâtie, fut reçue comme elle devait l'être après la déclaration ingénue qu'on m'avait faite. La vieille me dit d'envoyer un de mes gens vers quatre heures du soir à la porte d'une certaine église pour avoir la réponse. Elle fut du même style que ce que j'avais écrit et ne contenait que ces trois ou quatre mots: «Ce soir, à onze heures, par la petite porte qui donne sur les remparts. On sera prête à vous recevoir autant qu'on peut l'être. Venez seul.»
On peut bien juger que je ne manquai pas au rendez-vous. La porte s'ouvrit à l'heure précise. La vieille me conduisit par je ne sais combien de détours et me fit entrer dans un cabinet, où elle m'enferma. La dame ne tarda pas à m'y venir joindre. Elle était à demi déshabillée. «Pour qui me prendrez-vous? me dit-elle en me sautant au cou, les moments sont chers, vous trouverez plus d'ouvrage que vous ne pensez.» Nous nous y mîmes aussitôt. L'affaire du cadenas était véritable. Une espèce de cotte de maille, faite à peu près comme le fond d'une fronde, rendait la route impénétrable. Je ne sais combien de petites chaînes attachaient ce réseau à une ceinture, que des rubans diversement attachés rendaient immobile. Il n'était pas possible de couper ou de découdre sans qu'on s'en fût aperçu, sa vie en dépendait. Après mille peines inutiles: «Il n'est pas possible, lui dis-je, que votre mari n'ait qu'une clef, sûrement il en aura fait faire plusieurs!» Nous étions dans le cabinet de ce jaloux, nous cherchâmes de tous côtés. Par mégarde, il avait laissé un des tiroirs de son bureau ouvert: nous y fouillâmes. Sous un tas de papiers et de vieux contrats, nous trouvâmes une petite boîte d'argent, et, dans cette boîte, cinq ou six petites clefs: c'était ce que nous cherchions. J'en pris une et j'envoyai mon valet de chambre à Milan pour en faire faire une pareille. Nos entrevues recommencèrent toutes les fois que ce gentilhomme s'absenta.
Je m'étais vengé; mais la vengeance n'a qu'une partie de sa douceur quand elle reste secrète; du moins c'était ma façon de penser. A mon départ, j'envoyai à ce mari jaloux, par un de mes gens, la clef en question, enfermée dans une lettre, où il n'y avait que ces mots: Je n'en ai plus affaire. Aussitôt il monta à cheval, et je n'étais qu'à trois ou quatre lieues qu'il me joignit; j'allais me mettre à table. Il me demanda satisfaction; je le remis après dîner: nous nous battîmes dans un petit bois. C'était une bonne épée, et il était beaucoup plus brave qu'il ne le paraissait. Il me dit qu'il ne m'en voulait point, que s'il avait l'avantage, son dessein était de porter ma tête à sa femme et de la poignarder après qu'elle l'aurait vue. Ce discours brutal m'anima, nous nous battîmes à outrance et le combat fut long. Enfin, je lui allongeai un coup qui le perça au-dessous de la mamelle gauche et sortit au-dessus de l'épaule droite, un peu au-dessous de la clavicule; je le laissai étendu sur le carreau. J'en fus fâché et ne m'en consolai que par le plaisir de sauver la vie à sa femme. Je ne pus savoir comment cette aventure transpira, mais il en fut beaucoup parlé à Vienne. Les dames me questionnèrent fort sur ce cadenas, et l'empereur Joseph en badina plus d'une fois[15].
En France, l'engin ne resta guère utilisé que dans des cas d'exception, chez les débauchés pervers, dont la satiété a besoin de piment, ou chez les jaloux d'une brutalité violente. Un policier du dix-huitième siècle constate que «dans l'attirail d'un cabinet de toilette modèle d'une petite maison, à côté de philtres et d'élixirs, de marques et de pastilles, on trouve des ceintures de chasteté, des masques propres à tromper la surveillance des jaloux[16]».
L'abbé de Grécourt a signalé, lui aussi, ce procédé barbare des amants ou maris que tourmente la rage jalouse. Rosine, son héroïne, rentrée en France avec son époux, à la suite de longs voyages où elle ne connut que la joie d'être aimée, voit celui-ci envahi par la noire jalousie.