Cette réponse fut invariablement donnée par M. de Mirecourt, chaque fois que Madame Gérard voulut recourir à son intervention: car si jusque-là la jeune fille s'était montrée aussi bonne et aussi soumise, c'était dû à la douceur de ses dispositions et non à la contrainte exercée par son père. C'était donc une bonne fortune, pour le secret qu'elle gardait avec tant de soin, que le temps et les pensées de M. de Mirecourt fussent occupés par d'autres choses; autrement, il n'aurait pas manqué de remarquer l'inconcevable changement qui s'était opéré chez elle.
Nous avons déjà dit que la plupart des Canadiens-Français, au lieu de recourir, pour le règlement de leurs difficultés, à des juges qui ne connaissaient ni leur langue ni leurs lois, s'étaient habitués à les soumettre à l'arbitre de leur curé ou à celui de quelque notable de leurs paroisses. A Valmont M. de Mirecourt était universellement aimé et respecté; aussi se trouva-t-il constitué juge et arbitre des différends qui s'élevaient quelques fois entre ses co-paroissiens. Jamais on n'en appelait de ses décisions, car tous étaient convaincus qu'il agissait avec la plus entière impartialité, avec la plus stricte justice.
Un matin qu'Antoinette était dans le vieux salon du Manoir où les Dames avaient l'habitude de passer la matinée, son père vint lui remettre une lettre qu'il tenait à la main.
--Voilà une dépêche qui pèse autant que celles ordinairement reçues au Département du Secrétaire-Provincial, dit-il en riant.
Aucun sourire n'effleura les traits de la jeune fille en recevant la lettre, qu'elle glissa dans les plis de sa robe, en murmurant quelques mots de remerciement.
M. de Mirecourt, qui avait ce jour-là un nombre plus qu'ordinaire de causes en délibéré, partit presqu'aussitôt. Quelques instants après, Antoinette se leva à son tour.
--Pourquoi ne lis-tu pas ta lettre ici, mon enfant? demanda Madame Gérard. Je te promets de ne pas dire un mot et de ne pas la regarder, pendant que tu en prendras connaissance.
La jeune fille fit quelques excuses d'une voix presqu'inintelligible et sortit.
Ah! c'est que les lettres qu'elle recevait ne devaient pas être lues devant des personnes dont elle redoutait l'observation; c'est qu'elles faisaient trop monter le rouge de l'émotion à ses joues et les larmes à ses yeux, pour pouvoir affronter cet examen; c'est qu'elles occasionnaient sur ses traits l'expression trop claire du plaisir ou de la peine qu'elle éprouvait en les lisant, et que la peine avait trop lieu de prédominer, pour qu'elle permît à qui que ce fût de l'étudier pendant qu'elle en prenait connaissance.
Arrivée dans sa chambre, elle en ferma la porte à clef et brisa l'enveloppe qui contenait, comme elle l'avait prévu, deux lettres, une du Major Sternfield et l'autre de sa cousine. Nous nous permettrons de reproduire en entier celle de cette dernière qui peint au vif l'esprit et le caractère de Madame d'Aulnay: