"Ma chère Antoinette,--pour l'amour du ciel! fais l'impossible pour obtenir de ton père la permission de revenir immédiatement à Montréal! Audley ressemble à un parfait enragé. Il a entendu dire quelque part que le jeune Beauchesne est devenu le commensal du Manoir, qu'il te fait une cour assidue, et il en conclut que tu t'amuses à flirter avec Louis pendant que tu l'oublies entièrement, lui, ton mari. Il est venu ici hier soir, dans une colère incroyable, et a déclaré que si tu persistais à rester à Valmont plus longtemps, il prendrait le parti d'aller te voir là, n'importe quelles conséquences cette démarche pourrait avoir. Jusqu'ici, j'ai pu, comme tu m'en avais instamment priée, l'empêcher d'agir ainsi, mais je crains bien que sa patience et mon influence soient rendues à leurs dernières limites. Qui aurait pu croire qu'un homme aussi charmant et aussi adorable deviendrait jamais tyran! Et cependant il y a, ce me semble, dans la violence même qui le distingue et qui n'est qu'un excès de son amour pour toi, quelque chose de calculé pour le rendre dix fois plus cher encore à celle qu'il a choisie entre toutes pour être sa femme. Comme est insignifiant l'amour tranquille et philosophe de la plupart des hommes, mis en regard avec sa violente passion pour toi!

"Maintenant, quant à ton retour ici, comment pourra-t-il s'effectuer? Je crois qu'il serait peut-être mieux que j'aille cette semaine au Manoir avec M. d'Aulnay, que nous te trouvions, lui et moi, l'air malade,--ce qui est vrai ou devrait l'être, puisque tu te trouves séparée de celui qui doit t'être le plus cher en ce monde,--et tourmenter M. de Mirecourt à tel point, qu'il finisse par te laisser venir avec nous. Je lui dirai que, nous trouvant dans le temps du Carême, je fais pénitence, dans une entière réclusion, pour la vie mondaine et gaie que j'ai menée jusqu'ici: que, par conséquent, tu ne rencontreras personne chez moi; enfin, si ces raisons ne suffisent pas, j'inviterai Louis à être de la partie. Ce dernier argument sera convainquant, car mon oncle supposera tout naturellement que Louis, t'accompagnant à la ville, aura une nouvelle occasion de poursuivre la réalisation de son cher projet de vous marier.

"Mais adieu; j'entends la voix de Sternfield qui se fait entendre dans le passage: je dois donc fermer ma lettre de suite. Il a probablement quelques lignes ou une longue lettre à te faire parvenir.

"Ta dévouée mais bien contrariée

"Lucille."

La lettre de Sternfield n'était pas de nature à calmer le trouble moral que venait de produire celle de Lucille. Le Major accusait Antoinette de l'avoir oublié, déclarait énergiquement qu'il ne pourrait souffrir plus longtemps d'être exilé de sa présence, et terminait en disant qu'il tâcherait d'avoir assez de patience pendant quelques jours encore, après lesquels elle devait absolument venir le voir chez Madame d'Aulnay.

Ce fut en proie à une vive excitation qu'elle lut et relut ces lettres. N'y pouvant résister, elle se couvrit le visage de ses mains et éclata en sanglots.

--Oh! Audley et Lucille! soupira-t-elle, dans quel abîme de misère vous m'avez plongée!

Ces paroles pleines de tristesse et de désespoir qui tombaient de la bouche d'une jeune femme mariée à un homme qu'elle avait elle-même choisi, n'étaient pas, comme on pourrait le supposer, le résultat d'un moment de trouble ou d'inquiétude, mais bien plutôt le débordement d'un coeur surchargé de chagrins. Oui, durant les quelques semaines qui venaient de s'écouler, loin de la société pleine de charmes de Sternfield et de l'influence pernicieuse de Madame d'Aulnay, elle avait pu, dans la solitude de son coeur, jeter un coup-d'oeil en arrière et juger l'irrévocable passé. Quel fut le résultat de cet examen sévère? C'est ce qu'on peut deviner par l'exclamation qui venait de s'échapper de ses lèvres.

Si Audley Sternfield s'était toujours montré indulgent et tendre, il n'y a pas de doute que le goût passager qu'elle avait pris pour de l'amour se serait changé en une profonde affection, car sa nature, à elle, était aimante et aimable; mais la système de persécution et d'intimidation qu'il avait adopté à son égard aussitôt après leur mariage infortuné, avait sensiblement altéré l'attachement naissant qu'elle avait éprouvé pour lui; et, avec une terreur pleine d'angoisse pour l'avenir et un regret désespéré du passé, elle reconnaissait maintenant en son coeur ulcéré, qu'elle ne faisait que craindre et trembler là où elle aurait dû aimer et espérer. Une demi-heure s'écoula pendant laquelle, la tête appuyée sur ses mains, elle regardait tristement les branches nues des arbres qui, jouet des vents de Février, se balançaient doucement on s'agitaient avec violence. Dans cette attitude mélancolique, elle rêvait combien il lui était désormais impossible de goûter encore une fois la paix et le bonheur.

Un léger coup frappé à la porte la fit tressaillir. C'était Madame Gérard qui venait lui annoncer que M. de Mirecourt et Louis l'attendaient au salon.

--Veuillez les rejoindre, chère Madame Gérard, répondit-elle; je vais descendre dans quelques instants.

Après avoir à la hâte essuyé ses yeux et lissé ses cheveux, elle se rendit au salon, en se préparant une contenance indifférente. Se plaçant près des deux rideaux cramoisis afin que l'ombre qu'ils projetaient pût cacher un peu sa pâleur--précaution qu'elle tenait de Madame d'Aulnay,--elle fit tout son possible pour répondre avec calme aux remarques qu'on lui adressa. Quelques instants après, M. de Mirecourt fut appelé à son bureau par un voisin qui venait solliciter ses conseils et son arbitrage: les deux jeunes gens se trouvèrent seuls, Madame Gérard étant occupée à des affaires de ménage.

--Qu'avez-vous donc, Antoinette? demanda Louis qui avait deviné son trouble, en dépit des rideaux cramoisis et de l'assurance qu'elle avait tenté de se donner.