En moins d'une heure Durand revint chercher sa femme qui, tout éplorée, embarqua dans le sleigh sans proférer une seule parole, car elle avait déjà fait ses adieux à la famille.
Arrivés à leur nouvelle résidence, laquelle paraissait rangée et confortable, Armand procéda à prendre possession de leur petit mais propre appartement en dépaquetant et en pendant ses hardes, en mettant ses livres et ses papiers à leurs places respectives. Pendant ce temps-là, Délima était assise sur un coffre, inconsolable, éclatant de temps en temps en de nouveaux sanglots.
Lorsqu'on sonna la cloche pour le thé, elle refusa avec indignation de prendre de ce rafraîchissement, en sorte qu'Armand descendit seul. Le repas était certainement une amélioration sur ceux très mesquins qu'on lui avait servis dans ces derniers temps, et il fit l'agréable réflexion que dorénavant il pourrait les prendre en paix sans avoir à essuyer un feu roulant de reproches et de récriminations. Il n'y avait que quatre autres pensionnaires: deux vieilles filles qui étaient soeurs, unies dans leur toilette et affectées dans leur parler, et un couple tranquille d'un certain âge avec lequel, cependant, l'hôtesse babillarde et souriante tenait une conversation assez vive. Lorsqu'Armand retourna à sa chambre il la trouve en quelque sorte triste, le feu s'était éteint. A force de pleurer Délima s'était endormie dans un fauteuil, et comme les rayons de la bougie frappaient en plein sa pâle figure sur laquelle on voyait les traces des larmes, son coeur s'attendrit en dépit des constantes provocations qu'il avait reçues d'elle. Elle paraissait si jeune, si fragile et maintenant elle dépendait entièrement de lui!
Il fit du feu, chercha l'hôtesse pour lui demander si elle aurait la bonté de faire monter une tasse de thé à madame Durand qui était malade, ce à quoi on consentit volontiers; puis il monta réveiller sa femme. Après qu'on lui eût apporté la tasse de thé, elle la refusa de nouveau et recommença ses pleurs entremêlés d'accès de chagrin sur son triste sort et sa malheureuse condition.
Après avoir essayé infructueusement de la consoler, voyant qu'elle redoublait ses lamentations, il lui dit d'un air grave:
--Puisque tu te trouves si misérable, je ne vois, Délima, qu'un seul parti à prendre; tu vas retourner chez madame Martel, car selon les apparences, il n'y a que là que tu puisses être heureuse. Je donnerai tant que je pourrai pour ton entretien et j'augmenterai la somme aussitôt que j'en serai capable. Il est trop tard ce soir, mais tu pourras partir demain matin.
--Je ne ferai rien de la sorte, interrompit vivement la jeune femme, quoique je pense que tu en serais bien content: tu trouverais peut-être que c'est un bon débarras.
Piquée au vif par cette pensée, elle se leva brusquement et commença à arranger sa toilette en désordre et à placer les quelques effets qu'elle avait apportés avec elle, madame Martel ui ayant promis que le reste serait prêt quand elle l'enverrait chercher.
Lorsqu'Armand revint du bureau, le lendemain, il fut agréablement surpris de trouver sa chère moitié assise dans le salon avec sa couture et causant avec une des pensionnaires. Il fut de plus très-content d'apprendre de sa bouche qu'elle se trouvait plus heureuse et mieux que chez madame Martel.
Maintenant, si Armand eût eu un caractère plus déterminé, s'il eût été capable de poursuivre par une certaine fermeté dans ses manières et ses résolutions, la victoire domestique qu'il venait de remporter, tout aurait pu aller passablement bien; mais malheureusement, tel ne fut pas le cas. Madame Martel venait fréquemment, quelque temps après, à leur nouvelle résidence; Délima passait une grande partie du temps à lui remettre ses visites, et Armand n'intervint nullement. Les conséquences morales de ces relations furent très-perceptible dans le caractère de sa jeune femme qui devint plus indépendant et plus exigeant. Elle paraissait croire que le seul but de la vie était de s'habiller avec le plus de soin et avec autant d'extravagance que possible.