De son côté, Armand poursuivait avec persévérance ses obligations de bureau, quoique parfois il ne pouvait se défendre d'un sentiment de triste découragement. Depuis qu'il avait reçu la lettre de Paul lui offrant de l'argent il n'avait pas eu d'autre relations avec lui. Au jour de l'an il reçut un petit billet de sa tante Ratelle, contenant un présent de cinquante louis. On ne lui parlait pas de sa femme dans cette missive, et on ne lui exprimait aucun désir de faire sa connaissaance. Madame Ratelle avait, malheureusement, reçu d'une bonne autorité une connaissance exacte de son caractère et avait appris de cette manière que l'acquisition qu'avait fait son infortuné neveu en était une pitoyable, sans valeur et sans mérite.

Délima cajola si bien son mari qu'elle obtint bientôt les cinquante louis, et au lieu de les employer, du moins en partie, è payer quelques dettes que le jeune ménage avait contractées elle s'acheta une garniture neuve de pelleterie et un costume dont l'élégance rivalisait avec les toilettes de mademoiselle de Beauvoir elle-même. Madame Martel ne fut pas oubliée dans cet inégal partage des étrennes de la tante Ratelle: elle eut pour sa part un joli manteau neuf.

Au bout de quelques mois la jeune femme qui, dans le principe, avait été si enchantée de la vie de pension, en fut entièrement dégoûtée. Les pensionnaires étaient si peu complaisants pour elle, la bourgeoise si grossière et désagréable qu'elle n'osait seulement pas lui demander un verre d'eau entre les repas, elle-même si fatiguée de toujours manger, s'asseoir et de vivre sous la constante surveillance d'étrangers, qu'elle en était venue à la conclusion qu'elle aimerait mieux mourir de faim dans un petit logement à elle,--ne fut-ce qu'un grenier--plutôt que de rester dans cette situation.

Comme de raison, madame Martel était au fond de tout ce murmure et ce mécontentement. Ce rusé brandon de discorde trouvait que dans ses visites à la jeune femme elle n'avait pas assez de liberté et n'tait pas reçue comme elle l'aurait aimé. Impossible de se passer le luxe d'une délicieuse tasse de thé et d'une de ces longues veillées terminées par un souper chaud. En un mot, il valait autant que Délima fût à Saint-Laurent pour le profit et le plaisir que sa compagnie lui rapportait. Aiguillonnée par des conseils si intéressés, la jeune madame Durand se rendit bientôt désagréable et haïssable aux autres pensionnaires; son affectation et ses airs de supériorité servirent de risée. Tous les soirs, lorsque notre héros arrivait du bureau, elle avait un nouveau grief à conter une nouvelle histoire de dureté et d'oppression à lui communiquer; si bien qu'insensiblement, il finit par redouter son arrivée à la maison de pension autant qu'autrefois au domicile madame Martel. De temps à autre elle changeait son histoire et insistait sur le bonheur qu'ils goûteraient dans un chez-soi, quelque humble qu'il fût, sur l'économie et l'habileté qu'elle déploierait dans la direction de son ménage. Le tableau était engageant, et Armand se surprit souvent à se demander comment il pourrait le réaliser si son orgueil et son indépendance lui permettraient jamais de solliciter de la tante Ratelle de l'aide pour mettre son projet ne pratique.

Le sort vint à son secours et arrangea l'affaire en lu ménageant une rencontre avec sa tante Françoise qui était venue à la ville pour la première fois depuis la mort de son frère Paul Durand. Armand ayant sa jeune femme à son bras se rencontre face à face avec elle au moment où elle sortait d'un de ces magasins sombres et bas, comme alors il en existait encore quelques-uns à Montréal. Le jeune homme qui se rappelait toutes ses bontés pour lui, était charmé de la rencontre et il démontrait clairement par ses manières et ses paroles tout le plaisir qu'il en éprouvait. La froideur que madame Ratelle avait d'abord montrée se fondit bientôt sous le charme enchanteur de son accueil affectionné et sous les pressantes sollicitation du jeune couple de vouloir bien les suivre et partager l'hospitalité de leur pension. Elle refusa en les remerciant; mais les invita à aller prendre le dîner avec elle à l'hôtel paisible et respectable où elle était descendue.

L'invitation fut de suite acceptée, et tout se passa d'une manière satisfaisante. Inutile d'ajouter que madame Ratelle vit avec infiniment de déplaisir les coûteuses fourrures et l'élégant manteau qui accoutraient ls femme d'un pauvre étudiant en Droit, mais Délima paraissait si jeune,--pour atteindre ce but elle avait repris les manières entraînantes qui la caractérisaient avant son mariage--que la tante Françoise sentit se dissiper promptement les préjugés qu'elle avait conçus contre elle. Avec une naïveté que la vieille dame sut apprécier, la nièce parla de l'ardent désir qui n'animait d'avoir une demeure à elle, n'oubliant pas en même temps de faire valoir les rêves brillants qu'elle faisait sur la perfection avec laquelle elle tiendrait leur ménage.

--Mais, observa sèchement la tante Ratelle en répondant à cette rapsodie, je ne puis pas me représenter une dame aussi richement habillée que vous l'êtes se débattant parmi les pots et les chaudrons, et confectionnant les cornichons et les confitures. Vous seriez bien mieux dans une salon!

--Ah! tante Françoise, reprit Délima en adoptant de suite le titre avec lequel Armand parlait à sa tante, je m'habille si richement parce que je n'ai pas autre chose à faire. Combien ce serait différent si j'avais un petit logement à moi: je pourrais alors m'occuper d'autres choses que de parures et de toilettes.

Madame Ratelle n'ajouta rien, et lorsque les jeunes gens partirent elle demanda à son neveu de revenir le soir afin d'avoir une conversation avec lui.

Comme de raison, il se rendit volontiers à cette invitation, et la nuit était passablement avancée lorsque se termina leur entrevue. Ils avaient eu beaucoup à se dire, mais le jeune homme s'était montré dans le cours de cette longue conversation d'une étonnante discrétion au sujet de ses embarras domestiques aussi bien que de toutes les machinations qu'on avait mises en oeuvre pour le faire marier.