En lui donnant des nouvelles d'Alonville elle lui dit que Paul demeurait toujours dans la maison paternelle, mais était devenu extraordinairement sombre et taciturne, et que sa prospérité en agriculture avait considérablement diminué. Il ne paraissait pas penser au mariage, quoique, s'il en eût eu quelque disposition, il aurait pu choisir parmi les plus jolies filles de la paroisse. Il n'avait jamais fait allusion à Armand, non plus qu'aux événements qui étaient survenus à la mort de leur père, quoique cela lui donnât è penser, à elle, que son esprit en était plus absorbé et que c'était probablement pour cette raison qu'il cherchait des consolations dans les stimulants, avec une fréquence qui la remplissait d'inquiétude et d'appréhension.
Madame Ratelle lui parla ensuite de ses propres affaires et lui demanda s'il désirait aussi vivement que sa femme d'avoir un logement à eux. La pensée des plaintes ennuyeuses et les incessantes tirades que Délima lui faisait subir tous les soirs lui fit répondre dans l'affirmative. La tante Françoise accueillit évidemment sa réponse avec faveur car en elle-même elle craignait que la vie indolente que menait la jeune mariée pourrait lui communiquer des idées d'oisiveté et de dépenses qui la rendraient plus tard incapable de prendre la conduite d'un ménage.
La conclusion de tout ceci fut qu'Armand serait immédiatement mis en possession du legs que son père avait laissé à sa tante. Une partie de ce legs, sagement placée, rapporterait un intérêt raisonnable, tandis qu'on en déduirait une comme suffisante pour monter une maison, quoique sur la plus petite échelle possible.
--J'espère, mon neveu, que notre décision a été très-prudente, dit gravement la tante Ratelle au moment où ils se séparèrent. On pourrait peut-être dire qu'il aurait été plus sage de laisser les affaires telles qu'elles étaient, mais tu es à présent un homme marié, à qui l'on peut certainement confier la direction de ses propres affaires. Dans tous les cas, deux qualités te son éminemment nécessaires: l'économie et la fermeté; aies soin que ni l'une ni l'autre ne te manquent.
XVI
Ce fut pour Délima un jour de triomphe que celui où, après avoir parcouru avec son mari une partie de la ville à la recherche d'une habitation réalisât l'idéal qu'elle avait rêvé, ils trouvèrent pour un prix modique, sur la rue St. Joseph, un cottage contenant le nombre voulu d'armoires et de cabinets, et ayant par devant la petite véranda que la jeune femme regardait comme indispensable. Aussi fut-elle très-joyeuse lorsque Armand, qui éprouvait l'aversion ordinaire à son sexe pur faire les emplettes, lui remit, avant de partir pour son bureau, une bourse bien remplie et lui donna carte-blanche pour en dépenser le contenu à son entière discrétion.
Naturellement, le premier soin de Délima fut d'aller chercher madame Martel. Cette terrible matrone fit le désespoir des commis d'une douzaine au moins de magasins en marchandant barguignant et changeant d'idées plusieurs fois avent de conclure des marchés. Sa coopération fut cependant d'une grande utilité à la jeune femme qui débutait comme ménagère, car sans l'intervention de sa compagne, Délima guidée par les mêmes goûts qui l'avaient dirigée dans l'achat de ses robes, aurait mis les trois quarts de son capital sur un tapis coûteux, embelle de roses et de lilas, et sur des meubles de salon qui devaient bien faire avec tapis, mais qui ne convenaient pas plus que ses robes à leur position.
Madame Martel lui ayant demandé aigrement avec quoi, dans ce cas, elle se proposait d'acheter un poële et des batteries de cuisine, elle consentit à regret à se contenter d'articles moins dispendieux. Pendant qu'elle examinait d'un air mécontent le droguet, la table et les chaises unis mais confortables que sa tante avait choisis, celle-ci lui dit:
--C'est dans tous les cas, ma fille, une amélioration assez notable sur les planchers nus et les chaises empaillées que l'on voit dans les meilleures chambre de la vieille ferme de Saint-Laurent.