La jeune femme qui, dans sa grandeur naissante, était presque parvenue à chasser ces réminiscences comme elle l'avait fait du souvenir du grand-père qui l'avait élevée, rougit très-fort à ces mots et résolut de fermer la bouche qu'elle ne rouvrit plus avant qu'elles fussent sorties du magasin.
Plusieurs jours furent ainsi employés à faire des emplettes. Enfin les effets arrivèrent, les meubles furent placés et les jeunes mariés prirent possession de leur logis. Délima triomphait, Armand était content parce qu'elle l'était elle-même, et madame Martel qui s'était obligeamment invitée à souper, sous le prétexte de lancer la jeune ménagère dans sa nouvelle carrière, était pleine d'affabilité et se disait majestueusement:
--Voilà mon oeuvre!
Bientôt cependant les difficultés surgirent sur la route du ménage. Chaque jour apportait des découvertes désagréables. D'abord la cuisine fourmillait de coquerelles et de barbeaux, et Délima avait une telle peur de ces petits insectes que ses cris retentissaient dans toute la maison chaque fois qu'elle y descendait. La méthode la mieux répandue pour débarrasser de ce fléau fut adoptée sur-le-champ, mais on n'en obtint qu'un succès partiel.
Ensuite la cheminée fumait quelques fois de la manière la plus capricieuse lorsque le vent changeait de direction; Armand et sa femme étaient alors menacés d'avoir le même sort que les habitants de Pompéi, car des masses d'épaisse fumée et de cendres les enveloppaient lorsqu'ils s'asseyaient à leur coin du feu.
Un récollet (capuchon de cheminée) avait à peine remédié en partie à cet inconvénient qu'un autre sujet de grief survint. Le toit fit malheureusement une voie d'eau dans une partie de la maison, et pour comble d'infortune, l'humidité s'introduisit subtilement dans la précieuse armoire où Délima avait mis sa belle robe de soie des dimanches qui fut bariolée et tachetée comme un arabesque. Cette double mésaventure fut réparée par des améliorations à la couverture et par l'achat d'une nouvelle robe.
Mais le sort n'avait pas fini ses persécutions. Les rats envahirent bientôt la cave, et la terreur qu'avaient inspiré les coquerelles et les barbeaux n'étaient rien en comparaison de celle que créait la présence de ces nouveaux hôtes. Jamais Délima ne s'aventurait seule dans ce château-fort de l'ennemi, de sorte qu'Armand était obligé de l'accompagner dans les pérégrinations qu'elle avait à y faire pour aller chercher le matériel de leurs repas; cela lui causait tant d'ennui qu'il eût de beaucoup préféré vivre comme un anachorète, au régime de pain et de l'eau. On se procura un chat, mais ce petit animal limita ses exploits à piller la paneterie et à briser une quantité incroyable de faïences, et on finit par reconnaître qu'il était plus nuisible que les rats eux-mêmes.
Et pendant ce temps-là, se demandera-t-on, comment Délima se tirait-elle d'affaire dans la conduite du ménage? Son mari voyait-il la réalité s'élever jusqu'au niveau des visions dorées dont il s'était bercé?
Le fait est que, dérouté par les décourageantes découvertes que chaque jour apportait et distrait par les plans et les conjectures qu'il formait pour faire face à ces embarras, Armand avait à peine remarqué que les biscuits étaient trop solides et pesant, les viandes brûlées ou rarement cuites à point, et la soupe un indescriptible mélange de fluide graisseux dans lequel nageaient les amas de légumes à moitié crûs. Quand cependant le jeune mari risquait à ce sujet quelques observations, ce qui lui arrivait d'ailleurs fort rarement, Délima lui demandait, indignée, comment il voulait qu'elle pût faire la cuisine comme il faut, entourée comme elle l'était d'horreurs de toutes sortes et aveuglée, stupéfiée par les cheminées qui fumaient et par les toits percés?
La raison paraissait bonne, du moins Armand voulut bien l'accepter comme telle; il proposa donc de remédier à cette situation en se procurant l'aide d'une servante dont l'égalité d'âme résisterait aux terreurs qui exerçaient une si puissante influence sur les nerfs de Délima. Celle-ci accepta avec empressement la proposition, et revêtue encore une fois de ses plus beaux atours, elle entreprit la tâche importante et pleine de dignité de donner des ordres à une servante.