Mais hélas! Lizette était quelque peu susceptible, et une guerre animée s'établit bientôt entre la maîtresse et la ménagère. Délima, qui ignorait totalement ce en quoi consiste la dignité, essayait de suppléer, en se faisant arrogante et en trouvant constamment à redire, à l'absence complète chez elle de cette justice calme et de cette parfaite possession de soi-même si nécessaires à ceux dont la destinée est de commander.
Aussi, lorsqu'il arrivait le soir chez lui, l'infortuné mari, au lieu d'avoir à entendre le léger caquet féminin qui est en ces temps et lieu une chose très-agréable, ou de jouir de ce repos, de cette tranquillité qui rendent souvent la maison chère au coeur, était condamné d'ennuyeuse répétitions sur les bévues de Lizette et les outrages incessants dont elle avait abreuvé sa maîtresse.
--Mais pourquoi donc ne lui donne-tu pas son congé et n'en prends-tu pas une autre? répondant alors Armand en se passant d'une manière désespérée la main dans les cheveux.
Mais cela ne faisait pas l'affaire de madame Durand. Elle savait Lizette une excellente domestique, industrieuse, aimant le travail et honnête; elle ne voulait que se donner le luxe de gronder.
Pendant ce temps-là les visites de madame Martel devenaient de plus en plus nombreuses, et sa présence dans le jeune ménage très-fréquente. L'espèce de honte qu'elle avait laissé voir lors de sa première visite, après la tempête que nous avons signalée, disparut bientôt et fut remplacée par des tirades sur l'incompétence et l'inutilité de Lizette, le tout entremêlé de temps à autre par des avertissements au chef de la maison.
Un jour que les deux dames discutaient ensemble les défauts de la pauvre servante. Lizette, qui avait à dessein laissé la porte de la cuisine entr'ouverte afin de profiter de l'analyse que l'on faisait ainsi de son caractère, entra dans la salle comme un ouragan et leur déclara qu'il était facile de voir qu'elles n'avaient pas été habituées à avoir des domestiques; que elle, Lizette, qui avait vécu avec de vraies dames avant de venir dans cette maison, pouvait leur dire qu'elle étaient toutes deux des parvenues, et que pour aucune considération elle ne consentirait è passer une nuit de plus à leurs ordres.
Là-dessus la jeune maîtresse, qui était revenue du saisissement dans lequel l'avait jetée cette charge à fond de train, déclara froidement à la soubrette excitée que si elle mettait à exécution la menace de partir à si court avis, non-seulement elle perdrait son salaire du mois, mais que de plus elle recevrait certificat qui l'empêcherait de se faire employer par qui que ce fût.
A cela Lizette réplique, avec un ton passablement indépendant, que lorsqu'elle voudrait un certificat elle aurait soin de le demander à l'une des grandes dames chez lesquelles elle avait demeuré antérieurement.
Dès le début de la scène, Armand s'était précipitamment retiré dans une autre chambre dont il avait fermé la porte; cela n'empêcha pas cependant que les voix des personnes engagées dans la dispute arrivèrent, jusqu'à lui claires et distinctes. Il ne fut donc pas surpris lorsque, peu d'instants après, Lizette vint le trouver, et tout en lui déclarant qu'elle ne voulait plus rester davantage chez lui, elle lui demanda ses gages, après avoir librement relaté ce qui s'était passé. Comme il avait eu personnellement connaissance de la provocation qui amenait cet état De choses, il paya sans rien dire ce qu'elle demandait. Peu après, comme Il jetait un coup-d'oeil par la fenêtre, il aperçut la servante qui traversait la rue, son paquet è la main.
Presqu'au même moment Délima entra, haletante, dans la chambre, suivie de près par madame Martel.