Elle était venue à la ville pour des affaires imprévues, et sachant qu'elle trouverait, à cette heure, Armand à son bureau, elle était venue l'y trouver afin qu'il l'accompagnât à sa nouvelle demeure; car Délima, dans la première explosion de gratitude occasionnée chez elle par l'action généreuse de madame Ratelle qui les avait mis en mesure de commencer leur ménage, avait insisté avec force pour que cette bonne dame se retirât chez eux chaque fois qu'elle viendrait à la ville.
Arrivés au confortable petit cottage de la rue St. Joseph, Armand ouvrit la porte avec son passe-partout, l'esprit tourmenté par de fortes appréhensions au sujet de la disposition d'esprit où il trouverait sa femme après les événements tumultueux de la journée.
A vrai dire, ses craintes n'avaient pas approché de la réalité. Les feux étaient éteints, la maison vide et déserte: Délima étant sortie avec madame Martel, après s'être concertées ensemble pour punir le mari en allant passer la soirée hors de la maison et en le laissant aux ressources de l'habilité d'un pauvre célibataire. Tout était dans le même état qu'au commencement des hostilités, les meubles en désordre, le tapis couvert de miettes de pain, de bouts de fil, de papier, et par la porte qui en était restée à demi-ouverte on pouvait voir dans la cuisine une table remplie d'assiettes sales, un foyer tout couvert de cendres et un plancher sur lequel le balai n'avait laissé aucune trace de son passage.
Le choc que ce spectacle infligea à la tante Françoise, qui aimait tant l'ordre et la propreté, ne peut se raconter. Mortifié et confondu, Armand balbutia quelque chose sur ce que Délima avait été obligée de sortir avec sa cousine, madame Martel, et que leur servante était partie brusquement,--c'était la première fois que madame Ratelle apprenait qu'ils avaient une domestique à leur service;--puis il pria sa tante de s'asseoir pendant qu'il ferait du feu, la seule partie de l'économie domestique dont il eût une idée un peu claire.
Elle y consentit en silence, et pendant que son regard se promenait de la taille svelte de son neveu sur laquelle le feu naissant commençait à jeter ses reflets, à l'affreuse confusion qui l'environnait, ses pensées se reportaient aux premières années du mariage de son frère et à ses propres réclamations contre le choix qu'il avait fait. En ce qui concernait le confort domestique et la conduite du ménage, il y avait une similitude étrange entre le sort du père et celui du fils; mais elle reconnut avec douleur que là cessait la parité. Jamais la douce et aimante Geneviève n'aurait laissé son mari au milieu d'une confusion comme celle qui régnait en ce moment dans la maison, afin d'aller ailleurs chercher des amusements pour elle-même; si elle n'avait pas eu le talent de tenir sa maison dans cet ordre exquis qui donne de l'attrait même à la chaumière la lus pauvre, du moins elle était toujours là pour l'accueillir à son retour avec des paroles de douceur, avec un regard et un sourire d'amour. Madame Ratelle avait une fois exprimé hardiment à son frère sa désapprobation entière du système ou plutôt de l'absence de système qui régnait dans son ménage,--car bien qu'il aimât passionnément sa femme, bien qu'il fût touché de l'entier dévouement de celle-ci pour lui, il pouvait supporter d'entendre dire des vérités amères sur son compte;--mais quelle forteresse Armand avait-il, lui, pour se protéger? En regardant son visage triste et pensif qui portait les traces du malheur, en se rappelant tout ce dont elle avait entendu parler, tout ce qu'elle avait vu, elle se répondit à elle-même avec un serrement de coeur; aucune, aucune!
Non, elle n'augmenterait pas par un seul mot de critique ou de censure le fardeau qui pesait déjà si lourdement sur son pauvre neveu; et quand, après avoir terminé sa tâche, il s'approcha d'elle et lui dit avec une gaieté forcée:
--Au moins, tante Françoise, si nous n'avons pas un bon souper, nous aurons dans tous les cas un bon feu.
Elle se leva rapidement et répondit en riant:
--Mais, mon cher neveu, nous aurons les deux!
Et s'étant débarrassée de ses vêtements de sortie, elle prit un essuie-main qui gisait sur une chaise tout près de là, et tout en le fixant autour d'elle afin de garantir sa robe et en rejetant en arrière les attaches de mousseline de sa coiffe: