--Comment vas-tu Durand?
Puis il lui tourna le dos.
Il est impossible de décrire ce qu'Armand éprouva en ce moment. La honte et la mortification l'assaillirent et ses sentiments blessés le torturèrent tout à la fois: il sentit son embarras augmenter lorsqu'il les regards de curiosité de tous ces étrangers fixés sur lui. Tout-à-coup une voix agréable et familière fit entendre ces mots:
--Comment vas-tu Armand? Je suis enchanté de te voir.
Et Rodolphe Belfond saisit et secoua énergiquement cette main que de Montenay avait dédaignée.
Cette franche amitié de la part de Rodolphe fut un baume adoucissant sur la première leçon de la vie du monde qu'il venait de recevoir.
Quelques instants après que de Montenay eût dédaigneusement tourné le dos à son ami de collège, il s'approcha de la jeune demoiselle qui avait abordé les deux frères quelques minutes auparavant: c'était Gertrude de Beauvoir, la nièce de M. de Courval. Armand la voyait pour la première fois. Victor se pencha pour lui glisser dans l'oreille quelques mots d'amitié ou de flatterie, à quoi elle, aussi fantasque et capricieuse que belle, pour toute réponse se détourna de lui avec pétulance et jeta par la fenêtre une branche d'héliotrope qu'il lui avait donnée quelques instants auparavant.
La musique, les danses-rondes, les promenades furent mises en réquisition pour divertir nos invités qui tous passèrent agréablement la veillée, à l'exception peut-être de notre héros. Paul lui-même, ayant rencontré un couple de gaillards de sa trempe qui haïssaient la conversation, les filles, la musique et toute sorte de vilaines choses semblables, et qui ne se souciaient de rien autre chose que de foot-ball, de promenades en chaloupe, de la pêche, Paul, disons-nous, s'était passablement amusé. Seul Armand, qui était trop gêné, trop réservé et trop mal à son aise pour faire des avances, et souffrant encore de la vive blessure que de Montenay avait infligée aux sentiments délicats de son coeur, comptait les heures et soupirait pour la fin.
Quoiqu'obligeant, M. de Courval n'était pas un hôte bien attentif, et sa soeur, madame de Beauvoir, qui, couverte de soie et de dentelles, était restée languissamment étendue sur le canapé la plus grande partie de la soirée, se montrait encore plus indifférente que lui. Armand, se voyant seul et négligé, s'esquiva du salon où il ne paraissait pas être à as place, et se rendit sur le balcon. La lune éclairait dans tout l'éclat de sa force. Si l'on en juge par l'expression de son visage, le jeune homme roulait dans sa tête des idées plus pénibles qu'agréables, quand il fut détourné de ses pensées par un léger bruit de pas qui s'avançaient; s'étant retourné, il aperçut Gertrude de Beauvoir qui était à ses côtés.
--Pourquoi, lui demanda-t-elle, ne rentrez-vous pas pour prendre le souper? Toutes les glaces et les fraises seront mangées car vous avez bon appétit, vous autres écoliers.