--Pourquoi as-tu montré mes lettres?

--Parce que je ne croyais pas qu'il y eût de mal à le faire, parce que je pensais qu'elles amuseraient notre père au lieu de le contrarier. Si je ne les lui avais pas montrées, il aurait supposé qu'elles contenaient quelque chose de terrible.

Il est si changé que je le reconnais à peine! dit Armand d'un air sombre. Qu'est ce que tout cela veut donc dire?

--L'âge et le rhumatisme, répondit laconiquement Paul. Il ne faut pas que tu penses que je n'ai pas ma part de reproches: je voudrais que tu l'entendrais lorsqu'il y a quelque chose qui ne va pas bien, quand même ce n'est que le carreau du chassis de l'étable qui est resté ouvert.

Trompé sur les sentiments de son frère, Armand sentit s'évanouir le faible rayon de soupçon qui avait traversé son esprit.

--Pauvre Paul! s'écria-t-il, ce doit être dur à supporter!

Minuit était sonné depuis longtemps et le frère aîné ne dormait pas encore, la respiration bruyante de Paul, habitué à se coucher et à se lever de bonne heure, contribuant doublement à l'empêcher de s'endormir. Armand se réveilla et se leva plus tard que de coutume; lorsqu'il descendit, il apprit qu'il y avait longtemps déjà qu'on avait déjeuné et que son frère était parti depuis une heure pour ses travaux.

--Pourquoi Paul ne m'a-t-il pas réveillé? demanda-t-il.

--Parce qu'il savait que tu n'étais pas habitué à cette misère, répondit son père d'un ton moqueur qui irrita autant qu'il chagrina le jeune homme.

La tante Ratelle lui servit bientôt un excellent déjeuner, mais iln'avait pas faim: cependant, il resta à table quelques minutes, pendant les quelles il répondit à quelques questions brèves que lui fit son père sur les progrès qu'il faisait dans ses études légales, sur ses espérances pour l'avenir; puis il se leva et s'approcha de la fenêtre. Quoique l'on fût au milieu de mars, une furieuse tempête de neige sévissait au dehors, et en la contemplant il sentit une singulière sympathie entre elle--qu'est-ce qu'il peut y avoir de plus triste qu'un paysage de campagne pendant une tempête de neige?--et la douloureuse tristesse qui remplissait en ce moment son coeur. A la suite d'une question froide de la part de son père, suivie d'une réplique un peu vive, laquelle à son tour lui attira une observation piquante, il prit une résolution. Oui il s'en retournerait de suite à la ville; oui, il endurerait plus aisément l'air glacial de l'hiver que l'atmosphère de duretés qui avait si subitement envahie le toit paternel, autrefois Si heureux. Lorsqu'il manifesta son intention de partir si vite et par pareil temps, la tante Ratelle s'y opposa avec chaleur; mais Durand, guidé peut-être par l'orgueil, y mit peu d'opposition. Cependant, lorsqu'il lui souhaita le bonjour, il s'opéra dans sa voix et ses manières un adoucissement subit qui tenta presque Armand à mettre le malaise de côté et à demander ce qui pouvait avoir refroidi l'amour profond qui existait entr'eux et qui avait rendu leurs relations heureuses; mais ile en fut empêché par la crainte d'une rebuffade et de s'entendre dire ce qu'il redoutait, que c'était la dépense qu'il occasionnait à son père qui était cause de la froideur et de l'irritabilité paternelles.