Enfin la création d’un nouveau centre ecclésiastique à Kiev, où recommencent à être rassemblées les ressources intellectuelles du mouvement ukrainien.

Tout cela changea le rôle qu’allait jouer « l’Ukraine » dans l’histoire du peuple ukrainien et ce terme même allait prendre une toute autre signification. Le nom d’Ukraine avait été donné au territoire dévasté par les Asiates ; c’était le nom de la contrée de Péréïaslav, au XIIe siècle, à l’époque des Polovetses. Ukraine signifie pays frontière, où l’état ordinaire est l’état de guerre, ces contrées que l’on appelait dans l’Europe occidentale les « Marches ». Tout le bassin du Dniéper, à l’exception de la zone boisée, était devenu vers la fin du XVe siècle un pays de « marche ». On y vivait dans un état bien éloigné des conditions ordinaires ; l’expression « comme en Ukraine » s’appliquait à toute action qui ne cadrait pas avec les lois reçues.

Mais le pays conserva ce nom même après qu’il eut été colonisé de nouveau à la fin du XVIe siècle. Au XVIIe siècle, il s’appliquait au bassin du Dniéper, bien qu’il fût entièrement peuplé, et lorsque la colonisation ukrainienne s’étendit vers l’est au delà des frontières de la Moscovie, on appela les nouveaux territoires l’Ukraine « Slobidska », c’est-à-dire récemment colonisée, pour les distinguer des anciens. Probablement la circonstance que ces pays n’entraient pas dans les cadres ordinaires de la juridiction polonaise servit à maintenir l’usage de ce terme. Tout ce qui s’étendait au delà de Sloutche, c’est-à-dire au delà des frontières du palatinat de Volhynie, c’était l’Ukraine.

La plupart des contrées ukrainiennes se trouvèrent ainsi porter ce nom, mais il n’avait pas encore tout de même un sens pan-ukrainien. Les cas où on le trouve employé dans cette acception générale sont très rares. Ainsi la Volhynie restait toujours la Volhynie et le Palatinat Russe Palatinat Russe, sans être généralement compris sous le nom d’Ukraine. Ce qui empêcha cette dénomination de prendre dès lors une portée plus large, ce fut la renaissance des anciennes traditions kiéviennes, en même temps que Kiev redevenait le foyer de la vie nationale, remettant ainsi en vogue le terme « Petite Russie ». Avec le dépérissement de l’autonomie de la « Petite Russie » à la fin du XVIIIe siècle, le nom d’Ukraine reprendra sa signification dans le sens national le plus étendu.

Revenons aux changements subis par l’Ukraine orientale à la fin du XVIe siècle et aux migrations des masses ukrainiennes vers l’est. Les seigneurs reprennent les terres, les impôts deviennent plus lourds, surtout la corvée devient de plus en plus insupportable : les paysans de la Galicie et des contrées du bassin du Boug prennent la fuite en masse. Ils émigrent en Podolie et en Volhynie, mais ils y sont poursuivis par les prétentions des seigneurs ; ils s’enfuient plus loin. Dans le dernier quart du XVIe siècle, les contrées de Bratslav (bassin du Bog) se peuplent rapidement, ainsi que la Kiévie septentrionale et occidentale ; dans la première moitié du XVIIe siècle, c’est le tour de la Kiévie méridionale et des contrées au delà du Dniéper. En l’espace de quelques années surgissent des centaines de villages et bourgades et même des villes considérables.

Mais les colons se trompaient lourdement quand ils espéraient, en se fixant dans ces contrées à peine protégées des Tartares par l’armée cosaque, échapper à l’avidité des seigneurs polonais. Ils les avaient sur leurs talons, sinon eux-mêmes du moins leurs prétentions.

Comme nous l’avons dit, l’acte de 1569 ouvrait ces pays à la convoitise des nobles polonais. Ils ne se firent pas faute de solliciter du roi la tenure de ces terres « vacantes » et ils l’obtenaient d’autant plus facilement qu’on ne se donnait point la peine de vérifier, si elles se trouvaient déjà en la possession de quelqu’un. A peine les colons avaient-ils eu le temps d’installer leur ménage, que les agents des seigneurs (eux-mêmes n’avaient garde de s’y montrer) se présentaient, munis d’un bref les autorisant d’user des droits seigneuriaux. Ou bien, c’étaient des Israélites fermiers d’impôts ou investis du monopole soit des moulins, soit de la production et vente des spiritueux. L’absence des exploitations seigneuriales « affranchissait » pour le moment le paysan de contributions et de corvées, mais on s’était hâté d’installer des péages ; citadins et paysans étaient obligés de faire moudre leur blé au moulin seigneurial, d’acheter dans les tavernes du fisc l’hydromel, la bière et l’eau-de-vie qu’il leur était défendu de fabriquer eux-mêmes.

Sans doute ces restrictions étaient bien moins gênantes que celles qu’on avait eu à subir dans l’ancienne patrie, mais il n’en est pas moins vrai que l’on ne s’expose pas au danger tartare pour rester sous la coupe seigneuriale, si légère soit-elle, d’autant plus que les allégements accordés n’étaient que provisoires. Aussi voyons-nous la population des bourgades et des campagnes s’opposer énergiquement aux prétentions des seigneurs et c’est l’organisation cosaque qui fournissait un moyen juridique d’y échapper.

Comme on l’a vu, le gouvernement polonais en prenant les cosaques à son service pour prévenir leurs coups de tête, leur avait octroyé certains privilèges, notamment de n’être soumis à aucune autre autorité ou juridiction qu’à celles de leurs chefs ; ils ne payaient aucun impôt et ne devaient d’autres prestations que le service militaire. Cela s’entendait naturellement des cosaques dûment inscrits sur les registres officiels et à la solde de l’état. Mais comme, en fait, ce dernier se servait de tous les cosaques, aussi bien non-enregistrés qu’enregistrés et qu’il ne payait pas plus les uns que les autres, il en résulta qu’il se forma la notion d’une immunité cosaque indépendante de toute régistration ou même d’un agrément préalable du gouvernement.

Tout individu qui était au service militaire pour la défense des frontières et prenait part aux expéditions à l’appel des chefs de cosaques, faisait ainsi partie de leurs organisations et se considérait en conséquence libre de toutes autres obligations vis-à-vis soit des grands propriétaires fonciers, soit des fonctionnaires de l’état.