En somme, comme nous l'avons déjà remarqué, le mouvement littéraire provoqué par les Meassfim n'a produit rien ou presque rien de durable. Les écrivains de cette époque ont joué le rôle de précurseurs et de préparateurs. Démolisseurs et réformateurs, ils disparaissent à quelques exceptions près, une fois leur besogne terminée et l'émancipation maîtresse dans l'Europe occidentale. Et ils ont pu voir le torrent de l'émancipation entraîner, avec tout le passé, la seule relique qui leur fût chère et pour laquelle leur cœur de juif vibrait encore: la langue hébraïque.
Humanistes passionnés à l'esprit peu perspicace, ils se laissèrent éblouir par l'apparence des choses modernes et par les promesses de lumière et de liberté. Ils rompirent avec l'idéal de l'affranchissement national d'Israël et se placèrent ainsi en dehors de la solidarité qui unissait dans une même espérance les grandes masses juives restées attachées à leur foi et à leur peuple.
Écrivains souvent sans valeur, sans originalité aucune, ils dédaignèrent trop le milieu juif pour y chercher leur inspiration. Aussi ce ne furent pour la plupart que des imitateurs, des traducteurs médiocres de Schiller et de Racine. Ils n'ont pas su parler à l'âme juive ni remplacer par un idéal nouveau les traditions défaillantes du passé et l'espoir messianique en décadence. Une génération entière passera avant que le Judaïsme historique reprenne sa revanche avec la création de la science pure et de la conception de la Mission du peuple juif.
Cependant le mouvement provoqué par les Meassfim eut un très grand retentissement. Pour la première fois, la tradition rabbinique pétrifiée par l'âge et l'ignorance est attaquée dans la langue sacrée même, au nom de la vie et de la science. Pour la première fois la Haskala, ou l'humanisme hébreu, déclare la guerre à toutes les choses du passé qui entravaient l'évolution moderne du Judaïsme. En vain les Meassfim—sauf quelques exceptions—se gardent de toute sortie violente contre les principes même du dogmatisme, en vain leur maître Mendelssohn va jusqu'à consacrer publiquement ces principes en dépit du bon sens et du judaïsme historique; une brèche venait d'être faite dans le mur du ghetto par la laïcisation de l'esprit littéraire et public, et rien ne pourra plus s'opposer à la marche des idées nouvelles. Les rabbins de l'époque le comprirent fort bien, c'est ce qui explique l'acharnement de leur opposition.
C'est depuis cette époque que nous voyons apparaître une classe nouvelle dans le ghetto, celle des Maskilim, ou des lettrés laïques, avec laquelle les rabbins devront, jusqu'à nos jours, non seulement compter, mais encore partager leur autorité sur le peuple.
Pour ce qui est de la langue hébraïque, les Meaasfim réussirent à la purifier et à lui rendre la forme biblique. Wessely et Mendès ont effacé les derniers vestiges du Moyen-âge. Un grand nombre de beaux esprits de l'époque nous ont laissé des modèles du style classique.
Mais ce retour aux manières et au style de la Bible devait faire retomber les lettres hébraïques dans un excès contraire. Il aboutit à la création d'un style pompeux et précieux, la Melitza, qui a laissé dans la littérature hébraïque des traces indélébiles dont elle se ressent jusqu'à nos jours. En se posant en gardiens du style biblique pour faire face aux rabbinismes qui avaient corrompu l'élégance de la langue, ils ne surent garder aucune mesure.
Pour exprimer les choses les plus prosaïques et les idées les plus simples, ils se servent des métaphores et des images mêmes de la Bible.
C'est à cette gageure de purisme qui envahit la littérature hébraïque, que celle-ci doit sa réputation, imméritée d'ailleurs, de n'être qu'un jeu d'esprit et de n'offrir aucune originalité.
Les lettrés italiens participèrent peu au mouvement littéraire de la fin du xviiie siècle. Citons cependant deux d'entre eux. Le premier est le poète Ephraïm Luzzato (1727-1792), dont nous relevons les sonnets érotiques d'un style vif et souvent personnel. L'autre est Samuel Romanelli, auteur d'un mélodrame très goûté par ses contemporains et d'un Voyage en Arabie.