En France, et surtout en Alsace, nous trouvons aussi quelques collaborateurs des Meassfim allemands. Ensheim est le plus connu d'entre eux.

C'est en France que nous trouvons le seul poète original de cette époque, poète qui n'appartient d'ailleurs pas à l'école des Meassfim. Élie Halphen Halévy de Paris (1760-1822), le grand'père de M. Ludovic Halévy, par son tempérament poétique et par la richesse de son imagination, l'emporte de beaucoup sur les autres poètes de son temps. Malheureusement, nous ne possédons pas tous les écrits de ce poète peu fécond, mais le charme de son style personnel et la richesse des images poétiques témoignent assez de son talent. On sent que le souffle de la Révolution a passé par là. Son Hymne à la paix, publié à Paris en 1804, est l'apothéose de Napoléon dans la personne duquel le poète salue la «Liberté sauvée» et la «Belle France», patrie de la Liberté. Un amour sans borne pour la France, «ce beau pays, ce peuple libre et rétif, ayant dans son cœur l'amour de sa patrie et dans sa main l'épée vengeresse» et une haine de «la tyrannie couronnée, qui avait fait de ce Paradis terrestre un cimetière», caractérisent cette œuvre unique en son genre.

Il exalte le Dictateur non seulement parce qu'il est l'«ami de la victoire», mais plus encore parce qu'il est en même temps l'«ami de la science». Il salue les armées victorieuses, quoique portant «la destruction et la misère», surtout parce qu'elles portaient aussi le drapeau de la science, la civilisation et le progrès.

Ce cri de liberté trouva un écho retentissant dans le ghetto des pays les plus arriérés même. La littérature hébraïque possède des souvenirs curieux qui montrent tout l'espoir que firent naître dans le cœur des juifs—dont le caractère concordait peu avec le régime du despotisme—la Révolution française et les conquêtes napoléoniennes. Ils saluèrent dans de nombreux hymnes et chants publics en hébreu[17] les armées de Napoléon comme le Messie sauveur.

Mais déjà la réaction met fin à ces espérances irréalisées, et les Juifs retombent dans leur misère sociale. Le heurt des conceptions nouvelles ne contribua pas moins à produire une fermentation d'idées et de tendances dans le ghetto, réveillé enfin de son sommeil millénaire.


CHAPITRE III

En Pologne et en Autriche.—L'École de Galicie.

Nous avons vu les lettrés polonais établis en Allemagne s'associant à l'œuvre des Meassfim. Bientôt nous verrons comment ce mouvement littéraire fut transporté en Pologne, où il a produit des effets beaucoup plus durables.

Tandis que, dans les pays de l'Occident, l'hébreu était destiné à disparaître peu à peu et à faire place à la langue du pays, dans les pays slaves, au contraire, l'importance de la littérature hébraïque devait croître et devenir prédominante. Elle aboutira à la formation graduelle d'une littérature profane ininterrompue jusqu'à nos jours.