Le judaïsme polonais, isolé dans ses destinées et dans sa vie politique, formait depuis le xvie siècle la plus grande partie du peuple juif. Une organisation politique et religieuse autonome, administrée par les Rabbins et les représentants de la communauté ou du Cahal, une sorte d'État théocratique connu sous le nom de «Synode des Quatre Pays» (la Pologne, la Petite Pologne, la Petite Russie et plus tard la Lithuanie avec son synode autonome), régissait les destinées et réglait la vie de ces agglomérations de juifs originaires de tous les pays et fusionnés en un seul bloc. Formant presque tout le Tiers-État dans un pays trois fois plus grand que la France, ils étaient, non seulement marchands, mais surtout artisans, ouvriers, fermiers même. Ils constituaient un peuple à part, distinct des autres. Ce n'étaient plus les ghetto étroits et les petites communautés de l'Occident, mais des provinces entières, avec leurs villes et leurs bourgades presque uniquement peuplées par des juifs. La guerre de Trente ans, qui avait jeté un grand nombre de juifs allemands en Pologne, acheva de donner une constitution définitive à cet organisme social. Les nouveaux venus prirent rapidement une importance prédominante dans les communautés. Ils surent imposer à l'usage général leur idiome allemand et ils poussèrent à outrance l'étude de la Loi. Les écoles talmudiques de la Pologne et ses autorités rabbiniques acquirent bientôt une réputation incontestée dans toute la Diaspora. Méprisés et maltraités par les magnats polonais, condamnés, grâce à une immigration incessante et aux pauvres ressources du pays, à une lutte âpre pour la vie, ils mettaient toute leur ambition dans l'étude de la Loi et se consolaient avec l'espoir messianique. La casuistique la plus insensée et le dogmatisme le plus sec suffisaient aux besoins intellectuels des plus éclairés; une piété sans borne, l'observance rigoureuse et minutieuse des prescriptions rabbiniques et le culte de traditions et de superstitions accumulées par le temps, comblaient le vide de l'existence pénible des masses. Pour satisfaire à leurs exigences de sentiment et de cœur, ils avaient les homélies des Maguidim (Prédicateurs), sorte d'enseignement populaire fondé sur les textes sacrés, agrémentés de contes talmudiques, d'allusions mystiques et de superstitions de tout genre.

Une catastrophe terrible, le soulèvement des Cosaques de l'Ukraine, coûta la vie à un demi-million de juifs, et la terreur qui s'en suivit durant toute la fin du xviie et la première moitié du xviiie siècle jeta parmi les populations juives des provinces méridionales un désarroi complet. C'est alors que le Hassidisme[18], avec son fatalisme oriental, son culte des Zaddikim (Justes), faiseurs de miracles, fait son entrée et gagne les populations d'une grande partie de la Pologne. Un abaissement moral et intellectuel s'en est suivi, coïncidant avec l'époque même où l'action civilisatrice des Meassfim triomphe en Allemagne.

Les réformes concernant les juifs, entreprises par l'empereur Joseph II dans la partie de la Pologne annexée à l'Autriche, et, en tout premier lieu, le service militaire obligatoire, portèrent un coup terrible à ces masses ignorantes, rebelles à tout changement et n'accordant aucun crédit aux promesses d'améliorer leur situation que les autorités leur faisaient. Ils furent terrorisés par la sévérité des mesures prises contre eux et, dans leur impuissance à lutter contre l'autorité, ils se jetèrent en masse dans le Hassidisme, qui prêchait l'oubli de tout dans la solidarité mystique. C'était l'arrêt de tout développement social et religieux même, la superstition s'établissant en maîtresse et aboutissant à la complète dégénérescence de ces populations.

Pour parer au danger de l'envahissement de la nouvelle secte et pour éclairer, du moins, la partie intellectuelle de ces masses, les lettrés juifs de la Pologne reprirent l'œuvre des Meassfim et se firent les champions de la Haskala. Ils secondèrent ainsi les efforts du gouvernement autrichien. Leur action augmente peu à peu en importance, et bientôt nous voyons se former des écoles modernes et des Cercles littéraires dans la plupart des villes de la Galicie.

Des écrivains comme Tobie Feder, l'auteur d'un pamphlet rigoureux contre le Hassidisme et de nombreuses publications philologiques, et David Samoscz, auteur très fécond, ouvrent la campagne humaniste dans la Pologne russe même.

Des juifs riches et influents s'associent à ce mouvement et l'encouragent. Joseph Perl, fondateur d'une école moderne et de plusieurs institutions d'éducation, représente le type de ces mécènes juifs, amis du progrès[19].

Des recueils périodiques scientifiques et littéraires succèdent au Meassef et se multiplient. Après le Bicouré Haïtim[20](Les Prémices), vient le Kerem Hémed[21] (La Vigne délicieuse), puis le Osar Nehmad (Le Trésor délicieux), rédigé par Blumenfeld; enfin Hahalouz (le Pionnier), fondé en 1853 par Erter et Schorr, le spirituel publiciste et le réformateur hardi; Cochbé Ishac (Étoiles d'Isaac) rédigé par I. Stern à Vienne (1850-1863), etc., etc. Ces recueils présentent un caractère beaucoup plus sérieux que le Meassef. On y trouve généralement plus d'originalité et plus de profondeur scientifique.

Pour parler à l'esprit de lettrés polonais, tous imbus de fortes études rabbiniques, les petits jeux d'esprit naïfs et les amusettes en style précieux ne suffisaient plus; c'est à leurs raisons, à leurs convictions, à leur constant besoin d'occupations spirituelles qu'il fallait s'adresser. Pour détourner ces esprits du plus absurde des mysticismes, il fallait leur proposer un idéal nouveau capable de parler à leur sentiment, à leur cœur, avide de consolation, et que l'étude de la Loi—qui nourrissait tout ce qui pensait et étudiait dans le ghetto—ne satisfaisait plus entièrement.

Deux hommes, les plus éminents parmi les humanistes juifs de la Pologne autrichienne, ont su répondre à cet état d'âme et consolider ainsi le mouvement littéraire inauguré en Allemagne. Le rabbin Salomon Jéhuda Rapoport, créateur de la Science du Judaïsme, destinée à remplacer la scolastique rabbinique, et le philosophe Nahman Krochmal, le promoteur de l'idée de la «Mission du peuple juif», qui devait se substituer à l'idéal mystique et religieux.

Salomon Jéhuda Rapoport (1790-1867), surnommé «le père de la Science du Judaïsme», naquit à Lemberg, d'une famille rabbinique. Il fit des études purement rabbiniques. Mais son esprit éveillé sut profiter de l'occasion qui lui donna la possibilité d'apprendre la langue française d'abord, puis l'allemand. L'influence du philosophe Krochmal, dont il fit la connaissance, détermina sa carrière littéraire et scientifique. En 1814, il publia, à Lemberg, une description en hébreu de la ville de Paris et de l'île d'Elbe, répondant ainsi à la curiosité générale que les événements de l'époque avaient soulevée dans le ghetto polonais. À l'instar de Mendès, dont il subit l'influence, il publia plus tard une traduction d'Esther de Racine[22] et d'un certain nombre de poésies de Schiller. Mais il ne s'arrêta pas là. L'étude approfondie qu'il fit des savants et poètes juifs du Moyen-âge tourna son esprit vers les recherches historiques. Il publia dans le Bicouré Haïtim et dans le Kerem Hémed une série d'études biographiques et littéraires dans lesquelles il fit preuve d'un grand sens critique et d'un profond jugement. Son style sobre et précis n'a pas été dépassé. Ces études donnèrent une nouvelle direction aux esprits curieux de l'époque; Jost, Zunz, S.-D. Luzzato s'attachèrent à approfondir le Judaïsme du Moyen-âge. Une nouvelle science, la Science du Judaïsme, en fut le résultat.