Rapoport publia aussi un pamphlet contre les Hassidim et leurs rabbins thaumaturges, et divers articles sur la nécessité de propager la science et la civilisation parmi les juifs. Il s'attira de la sorte la haine des fanatiques. Nommé rabbin à Tarnopol, grâce à l'initiative du mécène Perl, les menées des Hassidim le forcèrent à quitter cette ville. Il partit pour Prague et devint rabbin de cette communauté importante, où il finit ses jours.
Élève et successeur des Meassfim allemands, Rapoport a hérité d'eux la conviction, qui accompagne le Maskil hébreu, que seules la science et la civilisation modernes pouvaient relever le niveau intellectuel et la situation politique de ses coreligionnaires. Il a combattu toute sa vie en faveur de la Haskala. Il aima la science de la façon la plus désintéressée, et non comme un instrument devant servir à l'émancipation politique des juifs. Il comprit que l'œuvre de l'assimilation inaugurée en Occident était irréalisable et inutile même en Orient et il ne se berça point de vaines illusions. Il s'acharna surtout contre les réformes religieuses dans le judaïsme qu'il croyait destinées à diviser le peuple et à semer le désaccord et l'indifférence à l'égard des institutions nationales. Sa campagne contre Schorr, le rédacteur du Halouz, et J. Mises, et surtout son pamphlet Tochahath Meguilla (Message de reproche), paru à Francfort en 1846, en témoignent suffisamment. Aux esprits hésitants qui ne croyaient plus à l'avenir du Judaïsme, Rapoport répond, dans sa préface à Esther: «L'amour de ma nation est la pierre angulaire de mon existence. Seul cet amour est en état de consolider ma foi, car le sentiment national juif et sa religion sont étroitement liés ensemble. Et non seulement ce sentiment national et cette religion ne se conçoivent pas l'un sans l'autre, mais un troisième facteur vient se joindre aux deux premiers au point de ne plus faire avec eux qu'un seul tout, c'est la Terre-Sainte!»
Le désir d'expliquer d'une façon rationnelle cet amour pour l'antique patrie des juifs, lui suggéra, bien avant Buckle et Lazarus, la théorie de l'influence du climat sur la psychologie des peuples. Dans son étude sur Rabbi Hananel (Bicouré Haïtim, 1832), il explique les traits psychologiques du peuple juif par le fait qu'il habitait un pays tempéré situé entre l'Asie et l'Afrique. De là vient l'équilibre entre le sentiment et la raison qui caractérise ce peuple. Dans des conditions favorables et sans la conquête romaine, les juifs auraient atteint l'apogée de cet équilibre, et ils seraient devenus le peuple modèle. Voilà pourquoi la Palestine, patrie politique et morale des juifs, seul pays où leur génie pouvait librement se développer, est si profondément attachée aux destinées d'Israël et si chère à tout cœur juif. Mais même en exil, «dans les ténèbres du Moyen-âge, les juifs étaient les seuls porteurs de la lumière et de la science». Rapoport s'efforce de le démontrer dans ses travaux sur les savants du Moyen-âge et dans son Encyclopédie talmudique: Erech Millin[23], malheureusement restée inachevée.
On voit par là de quelle façon le rabbin Rapoport, qui est allé jusqu'à inaugurer la critique biblique en hébreu, s'est efforcé de concilier la raison d'un esprit moderne avec la foi et l'espoir messianique d'un rabbin orthodoxe.
Il est significatif de remarquer que la Science du Judaïsme, cet idéal qui devait remplacer l'étude sèche de la Loi et combler le vide laissé dans les esprits par les événements modernes, émane d'un milieu polonais, du cœur même du rabbinisme, dont elle n'est d'ailleurs qu'une transformation moderne et rationnelle.
Mais cette science nouvelle, fondée sur l'étude du passé glorieux d'Israël et accueillie chaleureusement par l'élite cultivée en Occident, ne pouvait pas satisfaire entièrement les pauvres lettrés polonais. Ceux-ci, vivant dans un milieu purement juif et ne pouvant se bercer de l'illusion d'une assimilation imminente avec les populations voisines, dont tout, depuis la conception morale jusqu'aux conditions politiques, les séparait, s'étaient résignés à une sorte de Messianisme mystique. Cependant l'explication mystique de l'existence du judaïsme ne leur suffisait plus. Ils auraient voulu trouver dans la raison même un point d'appui pour justifier la permanence du judaïsme et son avenir. Les raisons mises en avant par Maïmonide et Jéhuda Halévi ne répondaient plus à leur état d'âme de modernes.
Il fallut qu'un philosophe, appuyé sur l'autorité de la science, vint résoudre ce problème de la raison d'être du peuple juif et de sa vocation propre. Ce philosophe, qui a émis la conception de la «mission du peuple juif», est, lui aussi, originaire de la Galicie, de la ville de Brody. Son nom est Nahman Krochmal (1785-1840).
Son œuvre capitale, publiée après sa mort par les soins de Zunz: Moré Nebouché Hozeman, le Guide des Égarés du temps, est le produit philosophique le plus original de l'hébreu moderne. Krochmal a mené la triste existence du savant polonais, exempte de plaisirs et remplie de privations et de souffrances. Il a consacré tout son temps à la science juive, mais il a vécu trop modeste et n'a rien publié pendant sa vie. Habitant une petite localité qu'il n'a jamais quittée, à cause de l'état précaire de sa santé, sa maison était devenue un véritable foyer de science. Des jeunes gens avides de savoir accouraient de toutes parts pour suivre l'enseignement du Maître. Cette influence, qu'il exerça pendant sa vie, s'affermit d'une façon définitive après sa mort par la publication de son Guide des Égarés du Temps, paru à Lemberg en 1851.
Ces études, non achevées pour la plupart, forment un livre très curieux. Nous regrettons de ne pouvoir en présenter qu'un exposé sommaire et de n'indiquer que les idées principales.
Le besoin de donner une explication philosophique de l'existence divine a poussé Hegel à émettre l'axiome que la raison seule forme la réalité des choses et que la vérité absolue se trouve dans l'unité du subjectif et de l'objectif, correspondant, le premier, à l'état concret de chaque être, c'est-à-dire à la matière, qui forme sa raison réelle,—et le second à son état abstrait, c'est-à-dire à l'idée, qui forme sa raison absolue.