C'est en se fondant sur cet axiome de la raison réelle et de la raison absolue de Hegel, que Krochmal édifie son ingénieux système de la philosophie de l'histoire juive. Il est le premier savant juif pour lequel le judaïsme ne forme pas une entité distincte et à part, mais une partie de la civilisation universelle. Ayant des liens communs qui le rattachent au monde civilisé tout entier, le judaïsme s'en distingue cependant par des qualités qui lui sont propres. En même temps qu'il mène l'existence indépendante d'un organisme national semblable à tous les autres, il aspire aussi à une représentation spirituelle absolue et, par conséquent, à l'universalisme. De ce double aspect que nous présente le peuple juif, il résulte que, tandis que la nationalité juive forme l'élément propre à ce peuple, sa civilisation, son intellect sont universels et se détachent de sa vie nationale propre. Voilà pourquoi cette civilisation est essentiellement spirituelle, idéale, et tend au perfectionnement de l'humanité tout entière. Notre philosophe arrive, par suite, aux trois conclusions suivantes:
1º Le peuple juif est comme le phénix qui ressuscite sans cesse de ses cendres. Il réunit en lui les trois unités de la triade de Hegel: l'idée, l'objet et l'intelligence. Cette résurrection du peuple juif se fait toujours suivant une progression ascendante qui aspire au spirituel absolu. D'abord organisme politique, il devient bientôt dogmatique religieux, pour se transformer ensuite en état spirituel. Krochmal—il ne fait que le sous-entendre—ne voit dans la religion qu'un phénomène passager de l'histoire du peuple juif, comme l'avait été son existence politique.
2º Le peuple juif présente un double aspect, il est national dans son particularisme, ou dans son aspect concret, et universel dans son spiritualisme. Le génie national de tous les autres peuples de l'antiquité était étroitement particulier, c'est pourquoi ils ont tous succombé. Seuls les prophètes juifs ont conçu le spirituel absolu et universel et la vérité morale, de là vient que le peuple juif subsiste.
3º Krochmal admet, avec Hegel[24], que les résultantes du développement historique d'un peuple forment la quintessence de son existence. Seulement il ne croit pas que l'essentiel dans l'existence d'un peuple soit la résultante; le processus de l'évolution historique en soi est une raison suffisante de cette existence. Esprit plus rationnel que Hegel, il évite ainsi la contradiction qui résulte de la définition mystique de l'existence donnée par Hegel.
Pour le métaphysicien allemand, l'existence, c'est l'intervalle qui sépare l'être du néant ou le devenir. Krochmal élimine simplement cette idée plus ou moins matérielle de l'intervalle. Il substitue les effets moraux produits pendant le cours de l'action historique à l'idée des effets postérieurs à cette action, ou résultantes. La manière plus ou moins matérielle d'après laquelle évolue l'action historique, remplace chez lui l'idée du devenir comme intermédiaire incompréhensible entre la raison réelle et la raison absolue.
Appuyé sur ces axiomes, Krochmal élucide, à une époque où la psychologie des peuples et la sociologie étaient encore en germe, les phénomènes de l'histoire juive et ceux de l'évolution religieuse et spirituelle de l'humanité, avec une originalité et une profondeur de pensée remarquables.
Que l'on s'imagine l'effet produit par ces idées sur l'esprit des lettrés polonais affranchis du dogmatisme et des espérances mystiques, mais hésitant et cherchant leur raison d'être même de juifs. C'était, fondée sur la science moderne, l'explication de cette raison d'être qui venait de leur être révélée, la satisfaction de leur amour-propre national.
Krochmal a ouvert ainsi la voie aux esprits chercheurs des générations futures. Ils édifieront leurs conceptions du peuple juif sur les idées du Maître, A. Mapou, le créateur du roman historique en hébreu, s'inspirera du «Guide»[25], et, de nos jours, le publiciste de talent Ahad Haam s'emparera de quelques-unes des idées de Krochmal, notamment sur l'importance du facteur spirituel dans l'existence du peuple juif.
À côté de ces deux maîtres, toute une école de jeunes écrivains a contribué à faire la fortune de l'hébreu en Galicie. Tous les genres littéraires et scientifiques furent cultivés avec plus ou moins d'originalité.
Mais bientôt le temps ne sera plus aux études sereines de la pensée et de la science du passé. L'envahissement triomphant du Hassidisme, après avoir conquis toute la Pologne russe, menaçait d'anéantir tout ce qui pensait et raisonnait encore au moment même où le souffle puissant du Kultur-kampf ébranlait les portes du ghetto polonais. Nous avons vu Rapoport luttant contre le Hassidisme dans son pamphlet spirituel. Nous verrons maintenant un poète satirique de grand talent livrer une bataille sans merci aux partisans du Hassidisme et des «domaines des ténèbres».