Isaac Erter, de Przemysl (1792-1841), était l'ami et le disciple de Krochmal. Enfant prodigue, sa première enfance a été absorbée par l'étude de la loi. À l'âge de 13 ans, son père le marie à une jeune fille de 18 ans, qu'il vit pour la première fois le jour de son mariage et qui mourut peu après. Erter reprend ses études rabbiniques, puis il se remarie. Une heureuse rencontre avec un Maskil le détermine à étudier la grammaire hébraïque et à devenir l'adepte de la Haskala. Il entre en relations avec Rapoport et Krochmal. Encouragé par ces derniers, il publie son premier essai satirique contre le Hassidisme, qui eut un grand retentissement. Persécuté par les fanatiques, il ne peut continuer à exercer sa profession de professeur d'hébreu et, obligé de quitter sa ville natale, il s'en va à Brody, où il est accueilli avec empressement par le cercle des Maskilim. Là, il mène une existence très dure. Sa femme, courageuse et intelligente, le soutient et le pousse à faire des études sérieuses. À l'âge de 33 ans, il part, va étudier la médecine à Pest et, cinq ans après, il revient à Brody avec le diplôme de docteur en médecine. Désormais il pourra mener une vie indépendante et mener la bonne guerre contre l'obscurantisme et le mysticisme. Il publia dans les recueils de l'époque de nombreux articles qui furent réunis après sa mort en un seul volume et publiés sous le nom de Hazofé-le-beth-Israel (Le Voyant de la maison d'Israël), par les soins du poète Letteris[26].

Erter est un poète satirique et un critique de mœurs de premier ordre. Pour la vivacité de son style mordant et élégant à la fois, il peut être comparé à ses deux contemporains Heine et Bœrne. Il présente plus d'une attache commune avec ces deux poètes. Plus sérieux et plus convaincu que le premier, il poursuit dans ses satires un but bien déterminé. Son rire est mêlé de larmes, et, s'il mord, c'est pour corriger. Plus original et plus poète que Bœrne, sa pensée est nette et tranchante, et la préciosité du style n'y nuit pas. Sans parti-pris et sans passion, avec une fine ironie, il sait railler les Hassidim, leurs superstitions néfastes et leur culte de l'angélologie et de la démonologie. Il critique l'ignorance et l'étroitesse d'esprit des rabbins, et flagelle la vanité mesquine des représentants des communautés.

Animé du désir de faire pénétrer la vérité et la civilisation parmi ses coreligionnaires, il ne s'attaque pas seulement aux fanatiques, mais il ne craint pas de dire leur fait aux modernes du ghetto, aux intellectuels diplômés, qui ne cherchent que leur profit et n'entreprennent rien pour le bien du peuple. Autant d'articles qu'il a publiés, autant de flèches lancées au cœur même de ce régime arriéré. C'est la première fois qu'un poète hébreu osait étaler, dans une série de tableaux saisissants, tous les maux sociaux qui rongeaient ces milieux étranges, pleins de contradictions et de naïveté. À la façon de Cervantès, c'est par le ridicule qu'il tue le rabbin et qu'il assassine le mystique.

Erter doit être placé au premier rang parmi les champions de la civilisation chez les juifs.

La Galicie a également donné le jour à un poète lyrique fort distingué. Meïr Halévi Letteris (1807-1871) était un savant philologue, mais il excella surtout dans la poésie. Lui aussi, il débuta dans les lettres par une traduction exacte et fort belle des pièces bibliques de Racine. Écrivain fécond, son activité s'exerça sur tous les genres littéraires. Nous possédons de lui une trentaine de volumes, tant en prose qu'en vers[27]. Son remaniement hébraïque de Faust, paru à Vienne, est un chef-d'œuvre de style, et lui a valu une renommée éclatante. Seulement, en voulant demeurer sur un terrain purement juif, Letteris s'est permis de mettre à la place du héros de Goethe un docteur gnostique, Elischa ben Abouja, surnommé «Acher» dans le Talmud. Ce remaniement dans le rôle principal de la pièce en entraîna beaucoup d'autres, qui sont loin d'être à l'avantage de la version hébraïque.

La prose de Letteris est lourde; elle manque de grâce et de naturel, qualité que nous trouvons cependant chez la plupart de ses contemporains en Russie. Approuvons-le néanmoins de n'avoir jamais voulu sacrifier la netteté de la pensée à l'élégance du style, comme tant d'autres.

En revanche les qualités de sa poésie sont incontestables au point de vue du style et de la facture des vers. C'est un classique, et ses nombreuses traductions des poètes modernes montrent avec quelle facilité l'hébreu antique se laisse manier par les mains des maîtres. Ces qualités du style mises à part, on est obligé de reconnaître que le souffle poétique personnel et le don d'imagination faisaient généralement défaut à notre poète. Ses poésies les plus originales ne sont que des imitations des romantiques.

Un charme naïf est répandu dans certaines de ses poésies, surtout dans celles où il laisse pleurer son cœur de juif. Ses poésies sionistes sont les plus parfaites en ce sens, et l'une d'elles—la meilleure que sa lyre ait produite—a été consacrée universellement comme chant national. Elle est intitulée «La Colombe plaintive» (Iona Homiah). La colombe symbolise le peuple d'Israël. Déjà les prophètes se sont servis de ce symbole, et c'est par les plaintes de la colombe qu'il fait entendre les doléances du peuple juif depuis qu'il a été chassé de son pays natal et abandonné par son Dieu.

Hélas, que je suis affligée depuis que, rejetée du rocher qui m'a abritée, je mène une vie errante et vagabonde. Autour de moi l'orage éclate, seule et abandonnée je cherche un abri dans les branches touffues de la forêt. Mon ami m'a abandonnée, il s'est courroucé contre moi parce que je me suis laissé séduire par les étrangers. Depuis, sans répit, mes ennemis me harcèlent et me poursuivent. Depuis que mon adoré a disparu, mes yeux ne tarissent pas de larmes; sans toi, ô ma gloire, à quoi me sert la vie? Mieux vaut habiter la tombe que d'errer à travers le monde. La mort n'est-elle pas sœur du malheur?

Là, deux oiseaux se becquettent et savourent la douceur de leur amour. Ils ont trouvé un abri tranquille entre les branches des arbres, entouré de verts oliviers et de couronnes de fleurs. Seule, moi, exilée, je ne trouve point d'abri. Le nid de mon rocher est entouré d'une haie impénétrable d'épines. Les fauves mêmes vivent chacun avec leur femelle; seule parmi les vivants, pauvre colombe affligée, je vis solitaire.