Quant aux Gastéropodes terrestres, ils appartiennent aux groupes des Helix Pisana, H. variabilis et maritima, et H. vermiculata. Ce n’est que dans l’intérieur que l’on commence à rencontrer des types appartenant aux groupes des Helix candidissima et Doumeti, ce dernier rapporté de mon voyage de 1874 et retrouvé par la Mission de 1883 ainsi que par la Mission Roudaire, mais décrit à tort sous un autre nom dans le rapport de cette mission.

Nous ne perdons pas de temps pour nous occuper des préparatifs de notre voyage au Sud, avec d’autant plus de raison que nous savons par expérience avec quelle rapidité les phases de la végétation s’accomplissent dans la région désertique ; mais, malgré le bon vouloir des autorités militaires, notamment du commandant du Puch et du capitaine Coste, de la compagnie mixte, un retard forcé nous est imposé par suite du changement de garnison d’un bataillon qui, allant de Gabès à Kairouan, absorbe pendant huit jours tous les moyens de transport sur lesquels nous comptions.

Cependant nous utilisons de notre mieux le temps que nous forcent à passer à Sfax ces circonstances fâcheuses, en faisant plusieurs herborisations et surtout des chasses entomologiques de jour et de nuit autour de l’enceinte de la ville. Ce contretemps devant également modifier la date de notre retour du Sud et conséquemment celle de notre visite aux îles Kerkenna, dans la crainte que la saison ne soit alors trop avancée pour étudier fructueusement la végétation de ces îles, nous nous décidons à y faire un premier voyage, nous réservant de les visiter de nouveau, s’il y a lieu, à notre retour.

Grâce à l’obligeance du Commandant indigène du port et de M. Matteï, agent de la Compagnie transatlantique, une mahonne est frétée, et, le 10 avril au matin, nous prenons la mer en compagnie de M. Bouillaud, jeune naturaliste plein de zèle, en mission sur les côtes de Tunisie où il se livre à des études d’anatomie et d’embryogénie sur les animaux inférieurs marins.

Bien que les Kerkenna ne soient séparées de la côte que par un bras de mer de vingt à vingt-cinq kilomètres de large, la traversée ne laisse pas que d’être chanceuse par suite des vents contraires, des courants rapides et surtout du peu de profondeur de la mer autour de ces îles. Les navires à voile qui manquent l’heure de la marée montante se voient souvent forcés de louvoyer ou d’attendre à l’ancre pendant plusieurs heures avant de pouvoir aborder. Ce jour-là nous en faisons l’expérience à nos dépens ; après avoir franchi difficilement, entre les deux îles, l’étroit goulet d’El-Kantara (nom qui est dû à une ancienne jetée et à un pont romain qui reliait la petite et la grande Kerkenna), nous devons tirer de nombreuses bordées et ne parvenons à mettre pied à terre que vers quatre heures du soir, en face du village d’Ouled-Kassin où nous devons passer la nuit.

A la faveur des lettres de recommandation dont nous sommes porteurs et à l’aide d’un mélange d’italien et de mots arabes, nous obtenons du cheïkh de l’endroit à peu près tout ce qui nous est nécessaire, c’est-à-dire un logis et quelques vivres ; puis, nos moyens d’existence étant assurés jusqu’au lendemain, les quelques heures de jour qui restent sont consacrées à l’exploration des environs.

Malgré la pluie, phénomène beaucoup plus rare ici que dans l’intérieur des terres, nous pouvons faire d’abondantes récoltes en plantes, en insectes et en mollusques, et constatons que la faune et la flore ont un caractère plus méridional que ne le comporte la position géographique de ces îles.

A la tombée de la nuit nous devons rendre visite à divers malades auxquels le docteur Bonnet fait des prescriptions médicales. C’est le prélude des nombreuses consultations qu’il devra s’astreindre à donner durant tout le cours du voyage, obligation gênante, il est vrai, mais toujours utile pour se concilier le bon vouloir des indigènes dont le concours est indispensable. L’Arabe a très grande confiance dans le savoir des docteurs européens et l’exercice de la médecine est auprès de lui le meilleur des laissez-passer.

Le lendemain matin, nous quittons Ouled-Kassin de bonne heure, après avoir préalablement mis en presse nos récoltes de la veille. Nos hôtes, qui nous ont procuré le nombre d’ânes et de chameaux nécessaires au transport de notre bagage, tiennent à nous accompagner à quelque distance du village. Après des adieux pleins d’une courtoisie réciproque, nous nous séparons de ces braves gens qui ne manquent pas de donner à nos guides des instructions précises pour nous faire parvenir à El-Ataïa dans la journée. La distance jusqu’à cette localité, située au nord-est de l’île, serait, disait-on, de vingt kilomètres, mais d’après le temps qu’il nous a fallu, je serais porté à croire qu’il y en a davantage. Nous longeons le bord de la mer en récoltant plus particulièrement sur notre route les espèces littorales, puis nous traversons des terrains plats récemment abandonnés par les eaux saumâtres et où croît en abondance le curieux Filago Mareotica ; pénétrant dans les terres cultivées, à la hauteur du village des Ouled-bou-Ali, nous constatons dans les champs et les plantations d’Oliviers et de Dattiers l’existence de l’Onopordon Espinæ, au feuillage blanchâtre très ornemental, plante déjà trouvée en abondance par la Mission de 1883 entre Mehedia et El-Djem. En traversant plusieurs dépressions de terrain dans lesquelles les eaux de la mer paraissent pénétrer à marée haute, nous étudions la formation géologique relativement récente des îles Kerkenna. L’association dans des tufs, probablement quaternaires, de coquilles, les unes fossiles, les autres à peine subfossiles ou encore actuellement vivantes, nous porte à admettre une double action alternative d’exhaussement et d’affaissement, fait que nous avons pu constater à diverses reprises sur d’autres points de la côte tunisienne, depuis Sfax jusqu’à Zarzis, et qui paraît même s’étendre jusqu’à Tripoli.

Peu après nous atteignons Kelebin, village assez important entouré de cultures soignées et de plantations de Vignes et de Figuiers. Les champs et les jardins sont limités par des talus en terre argileuse soigneusement entretenus à l’instar de ceux que l’on établit en vue de la submersion des Vignes dans le Midi de la France. Le sommet en est couronné par des haies formées d’Opuntia ou d’Aloe vera et, sur leurs flancs, croissent avec une surprenante vigueur une foule de plantes succulentes : Aizoon Hispanicum, A. Canariense, Mesembryanthemum crystallinum, M. nodiflorum, Silene succulenta, etc., associées au Peganum Harmala. Une halte dans la maison de campagne de Si-Salah, caïd de l’île, nous repose des fatigues de la marche ; puis, laissant sur la gauche la ville de Ramlah dont nous apercevons quelques maisons, nous poursuivons notre trajet à travers les cultures qui couvrent presque entièrement la surface de cette île, jadis beaucoup plus peuplée qu’aujourd’hui, d’après les nombreuses ruines de constructions et les enceintes de pierre que l’on y rencontre presque à chaque pas. Les plus importantes de ces ruines sont certainement celles des environs d’El-Abaskieh, village que nous laissons sur la droite après avoir examiné avec attention des citernes soit naturelles, soit creusées très anciennement dans les couches horizontales d’un calcaire très dur qui paraît former la carcasse de l’île au-dessous des terrains à fossiles quaternaires dont il a été précédemment question.