Au delà d’El-Abaskieh, une sebkha, que les eaux viennent à peine d’abandonner, semble pénétrer très avant dans les terres ; puis les cultures reparaissent, ainsi que les ruines accompagnées d’enceintes de pierre, pour ne plus discontinuer jusqu’à l’entrée du village d’El-Ataïa qui doit être le terme de notre course de la journée. Là, nous sommes à peu de distance de l’extrémité nord-est de l’île, et la nuit, qui ne va pas tarder à venir, ne nous permettrait pas de pousser plus avant notre trajet. Force nous est donc de chercher un gîte pour nous reposer de nos dix heures de marche. En dépit de la difficulté que nous avons à nous faire comprendre, grâce aux bienveillantes dispositions des autorités, rien ne nous manque encore cette fois ; nous pouvons même nous installer à peu près convenablement au milieu d’une affluence d’indigènes que pousse à nous entourer le désir bien naturel de voir les quatre étrangers dont l’arrivée a été annoncée par les conducteurs de nos bagages.

Le lendemain matin, 12 avril, les consultations étant données aux malades qui n’ont garde de laisser passer une si belle occasion de voir un thebib roumi, nous prenons congé des autorités et partons pour Cherki, village et port situés sur la rive occidentale de l’île. Nous ne tardons pas à atteindre une grande sebkha desséchée depuis peu et parsemée d’îlots de sable. Le trajet à travers cette plaine salée encore humide nous permet de récolter de nombreuses Salsolacées et de faire une fructueuse chasse d’insectes spéciaux à cette nature de terrain. De même que dans les autres dépressions que nous avons traversées la veille, nous constatons l’association des coquilles fossiles aux coquilles actuellement vivantes ; les premières, détachées des roches anciennes, reconstituent avec les secondes un tuf nouveau. Sur un monticule pierreux occupé en partie par des cultures, nous capturons une Couleuvre intéressante (Periops Algira) et, en soulevant les pierres, nous découvrons de nombreux spécimens d’un Scorpion dangereux, de grande taille, qui diffère du Buthus Occitanus par la couleur noire de ses extrémités : c’est le Buthus australis, très répandu dans le Sud de la Régence où il occasionne souvent des accidents. Vers onze heures du matin, nous arrivons à Cherki où nous attend une réception des plus amicales de la part de l’ex-commandant du Bey-Chir, ancien et unique vaisseau de guerre du Bey de Tunis.

Comme il était dans nos projets de visiter un des îlots qui terminent au nord le groupe des Kerkenna, nous nous dirigeons dans l’après-midi vers la pointe de l’île, confiants dans l’assurance qui nous a été donnée que nous trouverions là une barque pour nous transporter sur l’îlot ; mais, par un de ces malentendus trop fréquents lorsqu’on a de la difficulté à se faire comprendre, au lieu d’arriver à la mer, nous tombons en plein dans un misérable village dont les habitants, et surtout les enfants, viennent d’être décimés par une épidémie de variole d’autant plus meurtrière que la maladie sévissait sur des constitutions syphilitiques et était favorisée par la malpropreté native de la population. Dans ces conditions, lorsqu’elle n’emporte pas le sujet, la maladie cause toujours pour l’avenir les désordres les plus graves. Fidèle aux traditions généreuses du corps médical français, le docteur Bonnet, cédant aux supplications des habitants, visite et opère même quelques-uns des enfants les plus gravement atteints, besogne peu engageante et non dépourvue de danger. Le temps que nous avons passé dans ce village ne peut pas être considéré comme perdu, puisqu’il a été consacré à faire un peu de bien, mais il nous fait défaut pour réaliser le projet que nous avions conçu et il nous faut songer à battre en retraite sur Cherki, ce que nous faisons en nous dirigeant vers le port. Nous n’avons du reste pas à nous repentir d’avoir pris cette direction, car cela nous permet d’augmenter notablement la liste des plantes que nous avons déjà recueillies dans l’île et d’observer en place, sur le bord même de la mer, les couches de calcaire qui fournissent par désagrégation les fossiles que nous n’avons encore rencontrés qu’associés dans les poudingues récents aux espèces vivant encore dans la mer qui baigne les Kerkenna. Nous pouvons aussi, durant ce trajet, voir la méthode, aussi intéressante qu’ingénieuse, usitée pour les plantations de Dattiers dans un terrain de tuf qui semblerait à première vue impropre à toute culture arborescente. Cette méthode consiste à creuser des trous, profonds de deux à trois mètres et larges d’environ un mètre et demi à deux, dans la couche de tuf ; le sable argileux et la couche aquifère étant ainsi atteints, l’arbre est planté au fond de l’excavation et butté seulement avec du sable ou de la terre, en sorte que ses racines soient toujours en contact avec le sol humide et la couche aquifère inférieure qui supplée à l’absence complète d’eau superficielle. C’est la justification du proverbe arabe disant que « le Dattier doit avoir le pied dans l’eau et la tête dans le feu ». Du reste, les Palmiers des îles Kerkenna, comme tous ceux qui vivent au voisinage de la mer, ne produisent que des fruits de qualité très inférieure et seulement destinés à la nourriture des animaux ; à part cette récolte de fruits peu rémunératrice, ils sont principalement destinés à fournir des frondes pour faire les palissades des pêcheries, et le vin de palmier ou lagmi qui remplace le vin véritable dans les repas de cérémonie des indigènes. Ce dernier produit s’obtient à l’aide d’incisions annulaires qui occasionnent des étranglements fort singuliers de la tige et lui donnent parfois l’aspect de colonnes travaillées au tour. Le lagmi, qui n’est autre chose que la sève de l’arbre, coule abondamment des incisions et est reçu dans un vase de terre, sorte d’amphore, que l’on remplace chaque matin. Cette opération n’est guère pratiquée que sur les Dattiers de peu de valeur, car, réitérée plusieurs fois, elle en amène généralement le dépérissement. Les vieux troncs de Palmiers sont aussi utilisés comme poutres et soliveaux de maisons, tandis que les frondes et leurs pétioles rigides remplacent dans les habitations indigènes nos lattes de plafond et nos plafonds eux-mêmes. — Avant de rentrer dans le village, à la nuit tombante, nous rencontrons d’importantes et nombreuses ruines d’édifices, des restes d’anciens murs et des citernes d’origine romaine, témoins irréfutables d’une prospérité dont l’état actuel de ces îles est loin de donner la mesure.

Le dimanche 13 avril, jour de Pâques, après avoir pris congé de l’hôte qui nous a si bien reçus et hébergés depuis la veille, nous nous rembarquons sur la felouque qui est venue nous attendre au mouillage relativement sûr de Cherki. Longeant cette fois la côte occidentale de la grande île, nous apercevons de loin Bordj-el-Ksar, important château romain remanié plusieurs fois, et nous abordons vers une heure de l’après-midi la pointe nord de la petite Kerkenna (Djira ou Srira), presque à l’entrée du goulet d’El-Kantara que nous avions franchi trois jours avant pour nous rendre à Ouled-Kassin. Le manque de fond empêchant toute barque d’arriver jusqu’à terre, nous sommes forcés de nous faire transporter sur les épaules de nos matelots ; puis, comme notre intention est de traverser l’île à pied dans toute sa longueur, la felouque est immédiatement expédiée à l’extrémité sud, en un point nommé Bordj-bou-Yousef où elle devra nous attendre. Parvenus au rivage, nous ne tardons pas à découvrir quelques plantes intéressantes, entre autres le Festuca Rohlfsiana, nouveau pour la flore tunisienne et qui n’était connu que dans la Tripolitaine et la Cyrénaïque ; mais bientôt après, nous éprouvons une véritable déception causée par un trajet de deux heures, aussi monotone que fatigant, dans des champs sablonneux complantés de Dattiers espacés à peu près également en tous sens. Ces plantations, qui constituent la seule richesse de l’île, dont elles couvrent environ les deux tiers, ont, vues de la mer, l’aspect d’une épaisse forêt. Sortis enfin de ce terrain qui ne nous offrait aucun intérêt, nous nous reposons quelques moments sur un monticule d’où la vue embrasse une grande partie de l’île. A nos pieds s’étend une vaste sebkha desséchée couverte de Limoniastrum monopetalum et de Salsolacées ; nous la franchissons, puis, traversant de nouveau des plantations de Palmiers entremêlés d’Oliviers, nous arrivons à Melitta, village important et unique centre de population de la petite Kerkenna. L’aspect de cette agglomération de maisons sans étages et de huttes entourées de palissades en feuilles de Dattier, flanquées chacune d’une ou plusieurs cabanes et de parcs où sont logés les ânes et les chameaux, est des plus curieux ; il rappelle celui des villages nègres du Centre et de la côte occidentale de l’Afrique. Nous n’avons rien rencontré d’analogue dans le reste de notre voyage, et, si nous n’avions à satisfaire que notre bon plaisir, nous séjournerions d’autant plus volontiers à Melitta, que le khalifa, ancien colonel de la gendarmerie du Bey, nous convie avec une gracieuse insistance à passer la nuit dans sa maison. Convaincu cependant, par nos protestations, de l’obligation où nous sommes de rentrer à Sfax le soir même, il consent à nous laisser partir et nous procure même des ânes pour nous éviter la fatigue des huit kilomètres qu’il nous reste encore à faire dans les sables et les plantations de Palmiers semblables à celles que nous avons traversées dans la partie nord de l’île. La rapidité d’allure et parfois l’indiscipline de nos montures ne nous empêchent cependant, ni de remarquer la nature particulière de ces sables provenant de la décomposition d’un grès calcaire coquillier blanc dont le gisement se montre à nu en certains endroits du rivage, ni de recueillir quelques Strombes fossiles qui gisent sur le sol.

A Bordj-bou-Yousef, nous retrouvons notre felouque ainsi qu’il a été convenu, et, avant la nuit, nous faisons voile pour Sfax où une fraîche brise nous amène en deux heures un quart.

Notre excursion aux Kerkenna, qui a duré quatre jours pleins, nous a fourni d’abondantes récoltes de plantes, d’insectes et de reptiles, ainsi que d’intéressantes observations sur le climat, la structure géologique et les productions de ces îles, dont le régime climatérique paraît être, ainsi que nous l’avons déjà dit, beaucoup plus méridional que ne semblerait le comporter leur position géographique. Nous constaterons en effet, dans la suite de notre voyage, que la végétation y était déjà bien plus avancée que dans la plupart des localités de la contrée située plus au sud. Cette particularité tient sans doute à l’influence directe de la mer qui, en entretenant une température plus égale et une humidité plus constante de l’atmosphère, bien qu’il n’y pleuve presque jamais sérieusement, prédispose les plantes à une végétation précoce.

Pour compléter nos observations, nous ajouterons que la culture est relativement perfectionnée dans les deux îles, mais plus particulièrement dans celle de Ramlah où les villages sont partout entourés, jusqu’à une assez grande distance, de jardins très soignés. La Vigne y est cultivée sur une assez grande échelle, mais ce sont surtout les légumes qui peuplent les jardins complantés en outre de nombreux arbres fruitiers et de vigoureux Figuiers. En dehors des jardins, on y voit des plantations d’Oliviers et de Dattiers qui occupent, ces derniers surtout, d’assez vastes espaces, mais dont les fruits sont de qualité très inférieure. Dans la petite île (Srira ou Djira), moins peuplée que la grande, les plantations de Dattiers sont beaucoup plus étendues, couvrant environ les deux tiers de la superficie totale de l’île, tandis que les autres cultures, céréales ou jardins, y sont très restreintes.

L’eau superficielle, qui manque totalement aux deux îles, paraît être suppléée par une nappe d’eau abondante située à peu de profondeur.

La population des îles Kerkenna semble former une famille distincte de celle de la terre ferme ; elle est plutôt maritime qu’agricole et se livre surtout à l’industrie de la pêche du poisson et des éponges ; aussi les Kerkenniens fournissent-ils de nombreux et habiles marins.

Leur naturel est doux et porté à l’hospitalité. L’idiome qu’ils parlent paraît différer, malgré le peu de distance qui les en sépare, de celui des habitants de la côte à laquelle ces îles sont rattachées par un plateau sous-marin élevé et interrompu seulement par un canal profond, sorte de faille d’une largeur moyenne d’environ un kilomètre. Comme nous l’avons déjà dit, ces îles semblent être actuellement soumises à un phénomène d’abaissement lent, qui, en favorisant l’accès de la mer dans l’intérieur des terres, tend à restreindre de plus en plus la surface émergente de la grande île, principalement dans sa partie nord, et à la diviser en un certain nombre d’îlots analogues à ceux qui existent déjà et qui n’en sont séparés que par de petits bras de mer de très peu de profondeur.