Je connais peu de pensée aussi pessimiste que celle de Mlle N. C. B. et en même temps aussi courageuse. On dirait qu'en dépouillant la vie de tout ce qui la pare aux yeux d'autrui, elle l'aime davantage; sans doute, parce que c'est elle seule qu'elle aime et non un ensemble de théories toutes faites et de sentiments de commande. Ce livre a la saveur glacée de l'éther qui vous enivre et vous réconforte en vous détruisant, mais il faut savoir s'y plaire.
Edmond JALOUX.
(L'Éclair).
Après la lecture de ce livre que la blonde Natalie (une amie depuis vingt années!) m'a fait l'honneur de m'envoyer, je pense, aujourd'hui plus que jamais, que l'intelligence de Natalie est une sorte à la fois aiguë et a-poétique,—si j'ose employer ce dernier terme, lequel, bien qu'inconnu au petit vocabulaire, exprime complètement ma pensée. Je dis a-poétique, pas plus. Je ne dis pas anti-poétique, ce qui serait injuste et faux. Car l'intelligence de Natalie, bien qu'elle soit d'essence ultra-pratique, se différencie nettement de l'intelligence juive contemporaine[1], de l'intelligence de bourse, de banque et de notariat, de l'intelligence de comptabilité littéraire, en ce qu'elle est une intelligence sympathique.
Et l'intelligence juive contemporaine à la J. B., outre ce que nous venons d'en dire, est une sorte sèche, stérile, arrogante, vite agressive, facilement triviale, et qui demande à être surveillée avec sévérité.
Mais pour ce qui est du livre de Natalie, il y aura, j'en suis certain, unanimité pour en reconnaître ce que je viens d'appeler son intelligence. D'aucuns même iront jusqu'à dire que c'est un livre original. Non! Il serait plus vrai de dire que cela a l'air original. En réalité, cela ne casse rien, et cela ne révèle rien de nouveau. Cela confirme simplement que son auteur est vraiment doué de finesse et de subtilité.
Mais, ô Natalie, que de futilités, que d'oiseuses subtilités tout au long de tes «Pensées»! Nombreuses trouvailles, en vérité, mais de collectionneur d'insectes, d'un vieux monsieur à lunettes, chasseur de coléoptères, un tantinet maniaque. Et puis, et puis... Émaillant ton parterre de pensées, cette couche de pédantisme! Et, flottant sur le tout, ce relent qui sent la documentation de quatrième ou cinquième main. Et cela, c'est l'impardonnable chez une Natalie aux fins cheveux hyperboréens, à la chair de banane, une Natalie qui devrait être l'exemple vivant du féminin dans ce qu'il a de plus séduisant, et qui se présente ainsi à nous sous cette figure grise d'entomologiste (qui aurait suivi avec assiduité les cours de M. S. R....)
Mais le grand reproche, la faute sans espoir, le péché mortel, c'est que sur ces pages il n'y a pas un sourire, pas trace de sourire, pas une seule pensée souriante. Ce sont des pensées d'une Amazone butée et hypocondre.
Et cette constatation désespérante du sourire néant m'humilie personnellement, moi qui, dans ma pensée de toujours au sujet de cette sacrée Natalie, avait mis à part du troupeau ennuyeux de nos Bas-Bleus cette blonde amie. Je n'aimerais pas m'être trompé du tout au tout.
Il est vrai qu'il y a bien, par ci par là, des espèces de sourire, dans ce livre. Mais hélas! ce ne sont que des plissements ironiques des lèvres. Eh oui! Ce n'est que de l'ironie, et rien que cela. Or, quelle misère que l'ironie, quand on ne nous offre que cela à nous mettre sous la dent, à nous que rien ne saurait émouvoir hors ces quatre choses qui sont la tétrade sans laquelle notre vie spirituelle et physique n'aurait aucun sens: la Poésie intérieure (j'insiste sur ce mot: intérieure), le Merveilleux, la Gaîté et la Volupté.
Mais, encore une fois, il faut rendre justice à l'intelligence de cette, malgré tout, séduisante Natalie, et la préférer, en dépit de son terre-à-terre, à la plupart de nos Sappho échevelées, qu'elles soient ou ne soient pas chevalières de la Légion d'honneur. Pour ma part, je ne connais pas, même parmi nos porte-plume du sexe mâle, beaucoup d'écrivains qui trouveraient à aligner sur le papier des choses aussi excellentes que, par exemple, celles-ci: