Lady M..., si toutefois elle soupçonnait la renommée de Sappho, semble moins la condamner qu'Adrien à cause de l'intérêt qu'elle, poétesse aussi, portait à un confrère.—et discuter prosodie avec la «dixième muse» eût été certes plus profitable qu'avec son Alcée: Pope.

Il y a autant de préjugés que de classes, de castes de contrées, de coutumes et de climats. Seuls, les pornographes de tous les pays me paraissent se ressembler; mais l'érotisme descriptif, cette exagération de précisions inexactes, est en général aussi loin de la vraisemblance que de l'art—sauf au Japon et chez A. Beardsley, où l'exagération sert si merveilleusement à rendre l'impression ressentie. En Angleterre, à ma connaissance—si imparfaite—il n'y a que A. Beardsley qui dans son roman «Vénus et Tannhaüser» ait excellé dans le genre d'érotisme fantaisiste et descriptif jusqu'au chef-d'œuvre. Et, dans le genre de l'érotisme mystique, son dessin de l'Assomption de la Vierge et de sa demoiselle élue nous montre jusqu'où la perversité puritaine peut s'élever.

Les mièvreries du XVIIIe siècle français sont des enfantillages espiègles, sujets d'éventails galants, bergerie, amitiés amoureuses de reines, liaisons si peu dangereuses, piments visuels, petits jeux d'alcôve, lits toujours défaits pour gens de cour, aux sensualités continues, émoussés plutôt que pervertis.

Il a fallu que le romantisme vienne ajouter l'innovation de ses «femmes damnées» pour galvaniser d'un semblant de «vice» infernal ces couples féminins et pour dissiper la fadeur et les «désordres charmants» de ces «tourterelles». Car, quel Français élevé à contempler les Greuze, etc..., ne trouve en effet charmant «deux petites femmes ensemble» tout en étant trop de l'époque du libertinage plaisant pour ne pas sentir exagérés et manquant de mesure «les rires effrénés mêlés aux sombres pleurs» auxquels se vante—«dès l'enfance—d'assister Baudelaire. (Baudelaire qui reste cependant complaisamment XVIIIe en décrivant le décor et jusqu'aux coussins et éclairages de la scène entre Hippolyte et Delphine.) Mais ici l'influence psychique plutôt que physique rapproche ce romantique protestant? de la tendance anglo-saxonne. Et les perversités d'âme intéressent à juste titre davantage ce cérébral que les perversités plus limitées du domaine corporel. Même à ces écrivains d'un ordre érotico-cérébral, il répugnerait de s'arrêter aux grouillements plastiques d'un Rodin, groupements de femmes damnées et autres ou à des complexités de muscles, de chairs ou d'épidermes. Ils échappent ainsi aux rigueurs de la censure anglaise en creusant assez profond pour s'esquiver dans les souterrains infernaux où fermentent tous les miasmes, où toutes les anormalités—d'être obscures—sont permises.

Outre-Manche, où les idées sont admises comme des joujoux sans danger, on exerce une vigilance extrême contre les simples «hors nature» dont les perversités ne se manifestent que charnellement et le charnel en général est «tabou»; comme résultat, les races nordiques n'ont pas moins de «pervertis» et beaucoup plus de détraqués. Quoi qu'il eût sa mode en France, je suppose le Satanique davantage un attribut de la nature septentrionale. Lucifer a dû être un Nordique! L'imagination confinant à la folie et les bizarreries de l'esprit ne semblent pas être une fleur exotique des sens, mais bien une «fleur du mal» des sens en protestation contre eux-mêmes et leur libre éclosion.

Les contes de fées, les revenants et les fantômes et toutes les floraisons étranges, délicates ou maladives de l'esprit viennent plutôt des brumes. Mais la désapprobation puritaine où sont tombées les choses de l'amour me semble aussi incompréhensible que l'égrillarde incompréhension de la tolérance parisienne.

Les Grecs («qui nous débarrassera des Grecs?»—celui qui les égalera!) semblent encore en ceci avoir su donner le ton juste. Car l'amour, qui ne saurait s'arrêter à un sexe, n'est ni vicieux, ni puéril, ni joli, ni satanique—car il y a dans chaque amour et tous les amours et tout l'amour: L'amour sans frontières, identique et multiforme; et qui n'obéit qu'à des influences élémentales, à des attractions et à des volontés encore mystérieuses. A. Symonds (voir: A problem of Ethics, complément de son Problem in Greek Ethics) en écrivant à Whitman, pour lui poser la question d'une façon tout à fait physiologique, n'embrouilla que davantage le malentendu, car Whitman ne s'explique-t-il pas lui-même:

Mon enveloppe n'est pas une dure coquille,
Je possède sur toute ma surface de prompts conducteurs que je marche
[ou que je m'arrête,
Ils saisissent chaque objet et le font pénétrer sans peine en moi.
Je n'ai qu'à remuer, bouger, toucher avec mes doigts
[pour être heureux,
Le contact du corps d'une autre personne avec le
mien, c'est assez, je ne puis guère supporter davantage.

La conjonction physique, qui inquiète tant de physiologistes, semble en effet essentielle dans les attractions purement animales et la seule raison d'être des caprices charnels. Il n'est cependant que le détail dans les grands amours, qui souvent même s'en passe—car leur désir trouve sa satisfaction non dans un geste mais dans le fait même que l'être aimé existe. Sa présence est une si fine griserie qu'elle semble déjà un contact de tout l'être, par des antennes si délicates qu'on y oublie le plus grossier ajustement physiologique:

Transporté par ses sens comme au-delà des sens.