Il est venu le soir chez nous avec Mitje. Il nous a parlé de ses soixante-treize élèves qu’il aime tous, et de Bastogne qu’il adore.

— J’ai dit au frère supérieur que j’étais prêt à signer un engagement pour cinquante ans s’il voulait me laisser à Bastogne. Quelle différence tout de même entre le wallon et le flamand ! ajouta-t-il.

Puis il nous parla de la manière dont s’y prennent les frères pour faire un religieux :

— D’abord la douceur, mais si cela ne suffit pas — il fit de la main le mouvement de couper une ligne droite à travers un objet dur — alors la contrainte, la force, et, si cela ne va pas, on vous rejette… Moi, j’ai marché tout droit : ils n’ont eu aucune peine avec moi. C’est le désir d’apprendre qui m’y a fait aller ; à treize ans, quand je dus quitter l’école, je fus pris de la peur de ne plus rien apprendre et de devoir travailler aux champs comme mon père, d’y être attaché sans répit, sans pouvoir jamais prendre un livre en main. Mon père, à qui j’en avais parlé, m’avait répondu qu’il n’avait pas les moyens de me laisser continuer à étudier. Alors, vous rappelez-vous, madame ? Vous m’avez fait conduire une brouette de fleurs chez l’abbé …, à l’occasion de sa première messe. En revenant sur la route, vous m’aviez demandé si, moi aussi, j’allais devenir curé. Je me suis dit que ce serait peut-être un moyen de pouvoir apprendre. Mais il fallait de l’argent pour étudier. J’en ai parlé au frère, à l’école, et il m’a dit d’entrer chez eux. J’avais tout, tout arrangé avec le frère supérieur avant d’en parler à la maison. Puis le curé est venu chez ma mère ; elle ne voulait pas. Alors il est allé trouver mon père à la laiterie, et cela s’est arrangé. J’avais dit à mes parents que c’était pour étudier que j’y allais, que je reviendrais quand je serais instruit. Voilà comment cela s’est fait ; maintenant je m’y plais.

Puis il parla de sa manière à lui d’enseigner.

— J’ai les petits jusqu’à l’âge de huit ans. Je ne leur dis que les mots nécessaires, et à voix basse, et exige qu’eux aussi parlent à voix basse. Le supérieur dit que ma classe est la classe du silence. Je ne supporte ni le bruit, ni le remuement, mais pendant la récréation ils peuvent être aussi turbulents qu’ils veulent. Je l’exige même et je donne un bon point à celui qui a bien joué. Dans la cour, je les mets sur deux rangs. A chaque rang, je ne veux voir qu’une tête : quand j’en aperçois une qui dépasse à droite ou à gauche, je donne un bon point à l’autre rang et je détourne la tête de celui qui n’a pas su être correct. Dans la rue, chaque enfant qui quitte les rangs pour rentrer chez lui, sait qu’il doit ôter son chapeau pour me saluer, et je rends le coup de chapeau, même aux petits de quatre ans. Quand il y en a un qui l’oublie, je le fais monter l’après-midi sur l’estrade, je le salue et lui fais signe de me saluer aussi ; il le fait alors très bien et je dis aux autres : « Voyez comme il salue bien ; il ne l’a pas fait à midi, comme c’est dommage ! » Et d’un geste, je l’envoie s’asseoir. Il ne l’oublie plus jamais. Je suis occupé de huit heures à midi et de deux à quatre.

Il nous dit encore l’impression que lui faisaient certains mots français.

— Ils donnent l’image exacte de ce qu’ils expriment.

— Ah ! et quels sont ces mots ?

— Tendre… aimer… amour… mère… plaisir… joie !