Mais, le lendemain, plus que jamais il s’éloignait de moi. On lui avait donné des coups de pied et on l’avait boycotté pour de bon. Il me repousse et se cache sous la table quand j’approche. Pendant ce temps la marmaille, qui a de quatre à sept ans, nous observe et, comme elle est contente de Mileke, elle joue de nouveau avec lui. Même Mitje entendit par la fenêtre sa petite cousine, qui a six ans, lui dire :

— Tu vois bien, n’est-ce pas, que nous jouons de nouveau avec toi, maintenant que tu n’embrasses plus madame et ne te laisses plus embrasser par elle.

Pour eux tous, je suis « madame » tout court, comme s’il n’y en avait pas d’autres.

Voilà où Mileke et moi, nous en sommes. Le pauvre petit est terrorisé par ses compagnons de jeu et affolé de remords ; son regard me le dit quand je passe. Je ne veux pas lui demander de nous embrasser en cachette, pour ne pas lui apprendre à dissimuler ; je ne veux pas parler aux parents de ces petites brutes, ils sont comme leur progéniture et voudraient écharper la petite femme et moi parce que nous avons de l’affection l’une pour l’autre et que le ménage profite de mes conseils. Puis ils trouveraient bête que je m’occupe de ces histoires d’enfants : pour eux un enfant ne sent, ne raisonne, ne vit pas d’une vie spirituelle ; pour eux, un enfant, ça dort, boit, mange, fait surtout pipi et caca, et pour le reste est une mécanique ; même avec la petite femme, j’ai de la difficulté à lui faire respecter les sensations, les sentiments, et les goûts de ses enfants. Cependant, quand j’attire son attention sur Mileke et la naïveté exquise de Fineke, elle comprend et est émue.

— Je n’aurais même pas compris mes enfants sans vous, me dit-elle alors.

Je n’ai jamais vu quelqu’un qui s’ignorât à ce point.

Je leur ai donné un de mes portraits en robe de soirée ; longuement elle et Mitje le regardèrent, puis la petite femme dit en riant :

— Est-il possible d’être ainsi ? Quand on nous voit à côté de cela, que devenons-nous ?

Et elle riait encore. L’idée de l’envie ne peut pénétrer en elle. Elle aurait été charmante et toute spirituelle si elle avait pu se cultiver, se bichonner et s’habiller comme moi. Tous seraient des êtres au-dessus de la moyenne si l’on pouvait les transplanter dans un milieu où ils pourraient développer leurs dons. Voyez seulement le résultat physique depuis qu’ils se lavent et tiennent leur maison propre, et comme la physionomie de Mitje est changée depuis que je cause avec elle comme avec une égale plus jeune à qui l’on peut faire des observations et donner des explications.

Enfin toute leur rue les envie, en médit, les boycotte, depuis ce changement dans leur aspect. Mitje travaille comme une esclave, mais, après cela, elle allume le feu sous le chaudron des vaches, s’y chauffe de l’eau et se lave de haut en bas. Ses mains de travailleuse sont donc appétissantes ; eh bien, on dit qu’elle ne fait rien, que sans cela elle n’aurait pas des mains de demoiselle. Mais les plus raffinés petits monstres sont les enfants : ils possèdent l’art de torturer et l’appliquent. Laissez venir à moi les petits enfants !