— Vois, on dirait que j’avais deviné la couleur des rubans que tu as choisis pour ta robe. C’est que je te sens, mon Angelinette ; c’est que tu es toujours devant moi, avec tes cheveux de fils de la Vierge. Viens, que je te le mette.
Angelinette, hypnotisée par le beau peigne, se le laissa piquer dans son haut chignon.
— Si tu voulais, tu en aurais de jolies choses.
— Mais, Clémence, je t’aime bien, mais ce que tu veux n’est pas dans mes goûts, et les hommes me fatiguent déjà assez.
— Aussi, si tu voulais m’écouter, tu n’aurais plus tant d’hommes. Moi, je leur ferais face. Nous partirions d’ici ; nous nous mettrions en ménage et tu n’aurais qu’à te laisser vivre et adorer.
— Oui da, Clémence ! Et que dirait Zouzou ?
Les lèvres de Clémence blêmirent :
— Zouzou ! Oh ! celle-là, quelle ingrate ! Nous faisions ménage ensemble. Après quatre ans, elle me lâche pour une autre. Elle est ramassée ; on découvre qu’elle est contaminée et elle est mise à l’hôpital. Dans les commencements, affolée, elle m’écrivait, bien qu’elle fût avec une autre. Moi, j’allais la voir tous les jours de visite : c’était ma gosse tout de même. Eh bien maintenant, elle se rend malade chaque fois qu’il est question de la faire sortir, et ça pour deux passions qu’elle s’est faites là-bas : une mâle et une femelle, si je puis dire, et moi, et celle avec qui elle était, nous avons fini ! Elle m’écrit : « Maintenant que tu es dans une maison, tu dois avoir peu de temps, et autant de femmes que tu veux, ne te dérange pas pour moi. » La garce ! Mais je ne l’aimais pas comme je t’aime : elle m’attirait par sa pourriture, son dévergondage ; toi, parce que tu es une petite oie blanche. J’ai toujours aimé les petites oies blanches : c’est ce qui m’a perdu. Quand j’étais dans l’enseignement, j’ai aimé une de mes élèves, on l’a su et on m’a révoquée, et tout ce que j’ai fait pour être réintégrée a été inutile. J’ai alors donné des leçons privées, mais j’ai encore commis des imprudences. On disait « des goûts contre nature ». Contre nature ! quelle blague ! Où l’aurions-nous pris alors, si ce n’était pas dans la nature ? La seule chose contre nature serait un homme aimant une vieille femme : aussi cela n’arrive-t-il pas.
« Angelinette, voyons ! tu quitterais le quartier, tu verrais un autre monde, nous prendrions un appartement du côté de la gare, où il y a des bars, et nous ferions les bars et les dancings. Toi, tu n’en prendrais que ce que tu voudrais : je soignerais pour tout. »
— Si j’avais envie de quitter le quartier, je le quitterais seule.